Dieu, Descartes et la raison 

Dieu existe. Désolé d’être brutal, mais Dieu existe. Peut-être qu’il est mort, comme l’a dit Nietzsche, mais il existe. Peut-être qu’il est immanent, comme l’a dit Spinoza, mais il existe encore. Ce n’est pas un écrivaillon boursoufflé de sa visibilité qui vous le jette au visage, mais Descartes. Délaissons ce liminaire catarrheux pour aller à l’essentiel. René Descartes a, un jour, décidé de se plonger dans des méditations grâce auxquelles il allait lancer son entreprise de fouilles métaphysiques pour en dégager une base solide de savoir. Ainsi, il s’échinait à recenser ses pensées pour en connaitre l’origine les épuisant par le doute et retournant l’arme sceptique contre son auteur. « je tacherai de me rendre plus connu à moi-même ». Après s’être (r)assuré de son existence par le cogito, outrageusement résumé en « je doute, donc je pense, donc j’existe », Descartes s’attaque, dans la troisième puis la cinquième médiation métaphysique, à démontrer que ce monde où il est sûr d’exister, existe lui-même bien, que, donc, qu’il n’est pas seul au monde, tentant ainsi de dissiper l’envahissant vertige que procure l’idée même de ne pouvoir s’assurer de la réalité du monde où l’on a été jeté si soudainement.

« Il faut au moins autant de réalité dans la cause que dans l’effet. »

La méthodologie de Descartes consiste à faire l’inventaire de ce qu’il sait vraiment, ce dont il peut prouver le caractère certains pour fonder un savoir solidement ancré. Ainsi, il examine ses pensées en questionnant leur origine pour déterminer si elles sont nées uniquement de son propre esprit, c’est-à-dire si elles n’ont été produites par nul autre que lui. Dans le catalogue de ses idées, Descartes se heurte à l’une d’elles, d’un genre particulier, l’idée d’infinie, « quelque chose qui n’ait pu venir de moi-même ». Une idée dont il ne peut pas être le géniteur. Le point central de l’argument consiste à considérer qu’un être ne peut produire une idée qu’à condition d’avoir les propriétés qu’elle contient, dit d’un langage moins barbare par Descartes, « il faut au moins autant de réalité dans la cause que dans l’effet. » Ainsi, l’idée d’infini ne peut être produite que par un être infini. Or, Descartes, semblable à ses semblables, mortel parmi les mortels est un être résolument fini. Dans le temps, dans l’espace, fini. Moi, être fini et imparfait, ne peut avoir l’idée d’un objet infini et parfait. « je n’aurais pas néanmoins l’idée d’une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n’avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie. »
Donc Dieu existe comme source de son idée dans mon esprit, alors l’idée de Dieu fonctionne comme preuve de son existence et, symétriquement, l’existence de Dieu est l’explication à la présence de l’idée de Dieu dans mon esprit. Ainsi, l’idée d’infinie n’a pu germer dans l’esprit d’un être fini que si elle y a été inscrite par un être réellement infini, c’est-à-dire non pas moi mais Dieu.

« Par le nom de Dieu j’entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont (s’il est vrai qu’il y en ait qui existent) ont été créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que l’idée que j’en ai puisse tirer son origine de moi seul. Et par conséquent il faut nécessairement conclure de tout ce que j’ai dit auparavant, que Dieu existe. »

–  René Descartes

 

Ainsi, Dieu permet le désir. Parce que le désir est un manque, c’est-à-dire la découverte d’un écart entre ma condition et une condition parfaite. Mais, pour avoir connaissance de cet écart, il faut avoir connaissance de l’existence de cette perfection. Autrement dit, pour désirer il faut que je sache que je suis imparfait, et pour savoir que je le suis, il faut que je sache que le parfait existe. Alors, puisque je le sais, il existe. Au contraire, si je n’ai pas conscience de l’existence d’un être autre que moi, particulièrement d’un être infini, je ne me compare qu’à ma propre condition et ne peut exprimer le désir qui naitrait alors de la mesure de l’écart entre l’une et l’autre des conditions. Le manque ne peut être ressenti qu’avec l’idée de l’absence de manque. Je manque parce que je sais qu’il existe une situation infinie où rien ne manque. « Car comment serait-il possible que je pusse connaître que je doute et que je désire, c’est-à-dire qu’il me manque quelque chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n’avais en moi aucune idée d’un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature ? ».

« Et par conséquent il faut nécessairement conclure de tout ce que j’ai dit auparavant, que Dieu existe. »

 

Descartes souligne qu’il existe des propriétés inscrites de façon nécessaire et d’autres de façon possible. Ainsi, prenant l’exemple d’un triangle, il écrit que la propriété de « somme des angles égale à cent quatre-vingts degrés » est une propriété nécessaire, en revanche le fait de posséder un angle droit est possible sans être nécessaire. Dans le cas de Dieu, son caractère infini implique que rien ne lui manque. Rien, ni même l’existence. Elle est donc une propriété nécessaire, ce sans quoi le caractère infini n’est alors plus valable. Autrement dit, un être infini est un être auquel rien ne manque, donc à qui il ne manque pas l’existence, donc qui existe, et s’il lui manque quelque chose, donc qu’il n’existe pas, il n’est pas infini. Donc, si Dieu est infini, et il l’est, il ne lui manque rien, pas même l’existence, donc Dieu existe. Pour les autres idées dont Descartes fait l’examen, l’existence n’est qu’une condition possible, sans être nécessaire. Face à la plus particulière de ses idées, celle d’infini, l’existence est une condition nécessaire.

À cela, Kant répondra, dans La critique de la raison pure, que le raisonnement cartésien ne justifie pas le passage de l’idée d’existence à l’existence elle-même. Prenant l’exemple de l’argent,  « je suis plus riche avec 100 thalers réels qu’avec leur simple concept ». Et d’ajouter, dans une langue qui nous condamne à la modestie, « l’objet n’est pas simplement contenu analytiquement dans mon concept, mais il s’ajoute synthétiquement à mon concept, sans que, par cette existence en dehors de mon concept, ces 100 thalers conçus soient le moins du monde augmentés. » Alors, la première réponse cartésienne serait de dire, puisque l’idée de 100 thalers n’est pas la même chose que l’existence de 100 thalers, comme l’idée de Dieu ne justifie pas son existence, c’est alors que l’existence est quelque chose. Autrement dit, puisque quelque chose qui n’existe pas ne vaut pas quelque chose qui existe, alors l’existence est quelque chose. Bon. On respire. Bien. L’existence est donc quelque chose. Mais, l’être infini est un être auquel rien ne manque, donc, puisque l’existence est quelque chose, elle ne lui manque pas. Donc il existe. Imparable, non ?

« Le concept d’un Être suprême est une idée très utile à beaucoup d’égards ; mais, par le fait même qu’il est simplement une idée, il est incapable d’accroître par lui seul notre connaissance par rapport à ce qui existe. »

–  Emmanuel Kant.

Trop têtu, le kantisme, pour s’en arrêter là. Kant explique qu’il ne s’agit non pas d’un seul concept, agrémenté d’une qualité, celle de l’existence, mais de deux concepts différents. Autrement dit, les 100 thalers existant ne sont pas 100 thalers pensés qui existent ensuite, mais un autre concept. C’est-à-dire que si ces thalers existent, ils ne sont pas le concept qu’il a pensé puisqu’à ce concept manquait la condition d’existence, « car autrement il existerait quelque chose d’autre que ce que j’ai conçu ». Alors, le lien entre la chose infinie pensée et la chose infinie existante serait rompu. Et depuis des siècles et pour des siècles encore, kantiens et cartésiens se répondent en ce point.

Rendons Kant aux kantiens, le temps d’un paragraphe, pour replonger en Descartes. Dieu, d’accord, mais quel Dieu, maintenant qu’il est établi qu’il existe. Dieu des chrétiens ou Dieu des philosophe, ainsi qu’en parlait Pascal ? La foi jamais dissimulée de Descartes donnerait avantage au Dieu des chrétiens. Mais, d’autres l’expriment autrement. Spinoza, s’emparant de la preuve qui était dès lors faite de l’existence, non pas du Dieu chrétien, mais d’une substance infinie (à laquelle Descartes accolé le nom (et l’idée) de Dieu), lui préférait un Dieu immanent, parmi les hommes plutôt qu’au-dessus d’eux. Deus sive natura, Dieu ou la nature. « Il n’y a pas d’empire dans l’empire. Tout est en Dieu et Dieu est Tout. » La substance infinie cartésienne n’est alors nulle autre que le réel.

Dans un camp ou dans l’autre, de quel plaisir infini (lui aussi), nous disposons de faire dialoguer des esprits sans le génie desquels nous serions désorientés, abandonnés au milieu de la forêt des idées et de son spectacle aveuglant.

 

Pierre-Nicolas Baudot

Bibliographie. 
René Descartes, Les méditations métaphysiques. 
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure. 
Baruch Spinoza, L'éthique. 

Philosophie Magazine.
France Culture, les chemins de la connaissance, "Médiations métaphysiques (3), puis-je prouver l'existence de Dieu ? - 12 juillet 2017. 

Illustration. 
Linotte S pour Philosophie magazine.

 

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