L’Histoire de France par le vin

À la vôtre. L’histoire de la France et de ses grands hommes coule en son lit rouge de vin. Refuge pour les âmes en peine, étendard pour les esprits en monstration ou source de courage pour les cœurs vaillants, l’alcool a entrelacé son histoire à celle de l’hexagone, agissant comme un témoin sociologique, traducteur culturel et raconteur d’histoire. Au XIXe siècle, les seuils de tolérance s’abaissent, laissant se déverser des flots d’alcool qui, se démocratisant, inondent une société qui, bientôt, sera contrainte d’agir parce que de l’alcool viennent les écarts, de la consommation l’alcoolisme et de ce dernier la lutte contre l’abus. Le XIXe siècle marque aussi l’avènement d’une approche politique de l’alcool qui traduit la consommation en taux, en taxes, en permissions et en restrictions. Dès lors, lire l’histoire de l’alcool en France c’est fouiller dans le témoignage de la vie sociale et politique du XIXe siècle.

À la fin du XIXe, un français moyen boit quelque cent soixante litres de vin sur une année. Cent ans plutôt, il en buvait quasiment moitié moins. À l’aube du siècle, c’est l’eau qui coule à flot, essentiellement pour des raisons économiques. Les classes les plus populaires, surtout en campagne, n’abandonnent l’eau que pour du lait ou des soupes qu’ils peuvent extraire de leur propre production. L’eau leur provient des sources, sur le chemin desquelles sont construits les villages pour y installer des puits. Autrement, ils se servent aux rivières ou au plan d’eau dont la science n’a pas encore déclamé les dangers. Ce n’est que plus tard dans le siècle que l’eau devient un commerce où l’on clame les bienfaits pour la santé, comme l’eau gazeuse du bassin de Vichy « livrées avec tous ses principes minéralisateurs ». Avant les bouteilles, en ville, l’eau s’échangeait déjà contre de l’argent qu’elle soit vendue par des commerçants ou qu’elle s’écoule des fontaines. Sa rareté pousse parfois à de longs périples ou à la consommation de source douteuse qui facilite la prolifération de maladies qui se répandent en épidémies. Il faudra attendre les révolutions techniques pour que l’eau se clarifie, que les canalisations rejoignent les maisons et que les questions sanitaires s’évanouissent presqu’intégralement.

Le vin se consomme surtout en ville par la bourgeoisie qui, quand elle le quitte, se fournit en eau minérale. Les vignerons aussi en consomment mais dans des dimensions moindres dans la mesure où ce qui est bu ne sera pas vendu. Ils sont très nombreux et les campagnes françaises sont couvertes de vignes, y compris de petites exploitations et de production de piètre qualité réservée aux marchés locaux ou au réconfort des fins de journée. Le commerce s’accroit et les transports progressent et ouvrent les régions aux échanges et, donc, aux spécialisations. On produit alors de plus en plus, beaucoup puis trop. Le marché a changé d’échelle mais les progrès techniques ne l’ont pas encore suivi. La qualité chute, et avec elle les prix, les maladies s’en prennent aux vignes et les exploitant se voient obligés de réduire les surfaces pour préférer à la quantité la qualité, aidés par les avancées scientifiques qui apportent aux vignerons de précieuses méthodes de conservation.

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Le vin se popularise, ses prix ont baissé avec les taxes et les transports l’ont fait voyager. Aussi, le secteur du vin s’organise, on y défend ses intérêts et la boisson devient politique. Chez les classes populaires, la consommation de vin croit massivement et ne devient plus réservée aux dates exceptionnelles et aux lendemains de paye. Il s’inscrit dans le quotidien, à la maison comme à l’usine. Les bars profitent du vin pour demeurer un haut lieu de retrouvailles prolétaires. Ceux qu’on appelle alors les débits de boisson se multiplient, devenant un lieu de vie où l’on se retrouve autour d’un verre, ou de plusieurs, où l’on échange ses idées en se lançant dans des discussions de comptoir prolixes et où l’on se mêle aussi, surtout à la campagne. En revanche, en ville, ils deviennent des lieux où se marquent les distinctions sociales. La bourgeoisie emperlousée s’attable au marbre de cafés ornés de dorures quand la petite bourgeoisie se retrouve dans les fumées des estaminets. Le peuple n’y entre guère, il s’accoude plutôt aux comptoirs des cabarets. Mais c’est aussi par ces débits de boisson que se répandent les tromperies. Coupé à l’eau ou aux produits chimiques, les tenanciers rivalisent d’imagination pour faire des économies. La bourgeoisie bien-sûr en consomment aussi mais marque sa distinction sociale en évitant les troquets que les taxes urbaines ont poussé en bordure de ville. Elle leur préfère les caves où elle entrepose des bouteilles qui depuis le milieu du siècle commencent à être classées. Ainsi, le vin devient un marqueur social. Selon son milieu, on le boit au troquet ou dans son salon, on l’aime classé ou peu cher, on le préfère abondant ou savoureux.

Aussi, les bourgeois qui traditionnellement en consommaient davantage que les classes populaires, surtout dans la première partie du siècle, en ont usé pour marquer l’écart. Les classes ouvrières sont méprisées par une bourgeoisie qui s’en méfie et va user de l’alcool pour les décrédibiliser. Les révolutionnaires de tout type, les communards en tête, sont présentés comme des gens abandonnés à des flots d’alcool, aussi misérables que leur condition. L’alcool devient un outil de défense manié par la bourgeoisie à l’égard des classes populaires.

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Si au XIXe les prix du vin ont baissé c’est parce qu’il était considéré, comme la bière, comme thérapeutique et était donc classé parmi les boisons hygiéniques. Buvez, puisque c’est bon pour la santé. Et à ce petit jeu, c’est encore la bière qui joue le mieux. On la présente comme nourrissante, fournisseur d’énergie, source de vie. La publicité s’en saisi, jurant qu’elle fait monter le lait des mères. Peu chère, bien considérée, et désormais mieux produites depuis qu’ont émergé les techniques de fermentation, la bière devient la boisson de tous les jours. Les productions nées des fruits de la récolte bénéficient aussi de cette réputation thérapeutique, de là vient le nom d’eau de vie. « L’absinthe oxygénée, c’est ma santé ! », lit-on en titre de pub. Ainsi, les alcools plus rudes prolifèrent aussi. L’alambic, par exemple, occupe au début du XIXe siècle près d’un million de vendeurs ambulants.

Aidé par la publicité, le commerce de l’alcool grandit à vive allure. Mais de nouveau, l’alcool bénéficie d’un usage politique. Les grands industriels s’établissent dans des dimensions absolument nouvelles et les petits producteurs d’antan comme les vendeurs ambulants risquent de disparaître dans l’ombre de cette industrie massive. Les responsables politiques vont assurer leur survie en les dispensant d’impôts, non pas par empathie mais parce qu’ils représentent une masse électorale paysanne qu’il serait plus plaisant d’avoir avec soi. Alors, encore, l’alcool croise la route de la politique et fait l’objet d’usage électoral.

« L’alcool éteint l’homme pour allumer la bête » – Camus

Si la bière et le vin bénéficient d’une médecine conciliante, d’autres voient leur essor freiné par les campagnes de santé. L’absinthe est la plus ardemment attaqué d’entre elles. Fleurissent des campagnes d’affichage dénonçant ses effets ravageurs. L’amante maudite des poètes est présentée comme le mal de la nation pour dresser contre elle le peuple tout entier. On lit ceci sur l’une des affiches :

« Condamnée à mort ! Qui ? La tueuse d’intelligence, la corruptrice de la jeunesse, l’instigatrice de tous les crimes et des plus ignobles attentats, celle qui vient d’être interdite en Alsace-Lorraine, celle qui a été expulsée de la Belgique, celle qui a été trois fois condamnées en Suisse, celle dont M.Borne, sénateur du Doubs, a dit à la tribune « Je viens plaider la cause d’un Moribond », celle qui a été cloué au pilori par l’immense foule réunie au Trocadéro, à Paris, le 14 juin, nous avons nommé : L’ABSINTHE ! L’odieuse absinthe ! Citoyens, au nom de milliers de victimes et de martyrs, au nom de la patrie atteinte dans sa race et dans l’une de ses plus grandes productions nationales, N’en buvez pas ! N’en buvez plus ! À bas l’absinthe !

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L’ivresse était légèrement traitée, plus souvent utilisée pour le rire, comme au théâtre, et considérée avec gaîté plutôt qu’avec gravité. Les médecins ne condamnent pas l’alcool mais vantent ses effets thérapeutiques. Mais, se popularisant, l’alcool prend une dimension nouvelle et avec lui ses abus. Petit à petit, le regard change. C’est d’abord par le versant psychologique que sont abordés les écarts alcooliques. On commence à parler d’alcoolisme, à regarder les désastres physiques qu’il engendre et le danger grandissant qu’entraîne l’accoutumance. Les travaux des psychologues se multiplient et débordent sur la médecine qui dorénavant, dans son entièreté, s’en inquiète. Par contagion, la politique s’en empare. On fait afficher dans les classes d’école des panneaux contant les désastres de l’alcool et ses ravages sur les corps. Le cadrage change. L’alcool et ses excès deviennent un fléau porteur de destin funèbre. Naissent les campagnes de lutte, comme celle évoquée contre l’absinthe, jadis « fée verte », devenue « péril vert ». Encore une fois, c’est un usage politique qui est fait de l’alcool. Les « illégalismes » de Michel Foucault consistent à décrire l’assignation de pratiques illégales à certains groupes sociaux. De cette manière, l’alcoolisme est considéré comme le fait des seuls ouvriers. Il devient la pierre angulaire de la construction d’un cadrage idéologique qui présente les classes prolétaires comme des hordes dangereuses, biberonnées au vice et prêtes à la révolte. L’alcool est désigné comme ennemi public, l’ouvrier comme alcoolique et l’alcoolique comme coupable. La médecine avance même l’hérédité de l’alcoolisme, faisant porter aux buveurs la responsabilité de leur propre déchéance mais aussi celle des générations d’ivrognes qu’ils engendrent. Ainsi est favorisée la lutte massive contre l’alcoolisme. En jurant que l’alcoolique détruit l’avenir de son pays, chacun est concerné et il est donné à tous une raison de lutter contre. L’ennemi maintenant clairement présenté, il fallait fournir la lutte en arguments, voilà chose faite. La littérature s’empare du pinceau pour ajouter au tableau sa contribution, L’Assommoir de Zola en est l’illustration.

« L’alcool fait de l’ouvrier laborieux un paresseux et un envieux, un voleur, et souvent pis encore, mais à coup sûr une recrue prête pour l’émeute ».
Docteur Bergeron, 1877.

 Après l’alcool, c’est la lutte contre celui-ci qui devient un marqueur social.

Ciblé par les hautes sphères comme un peuple aviné et dégénérescent, le monde ouvrier se saisit à son tour de la lutte contre l’alcoolisme. L’alcool devient un joug qu’il faut briser pour s’affranchir de la domination de classe, sans cela l’ouvrier n’aura de quoi devenir autre chose qu’un corps opprimé. Dans ces discours, l’alcool devient même une arme bourgeoise pour rendre les classes laborieuses suffisamment faibles pour être dominées.

Cependant, les chiffres de la lutte demeurent faibles, la consommation ne baisse pas. En cause, l’opposition des producteurs aux associations antialcooliques. Si ces derniers grandissent rapidement, usant des canaux partisans pour se faire élire, ils restent pendant des années impuissants face à d’imposants syndicats viticoles. Aussi, l’État, engagé dans la lutte, notamment dans les salles de classe, marche d’un pas léger dans ce sentier antialcoolique, dissuadé par les coûts électoraux que cela représente. Les élections se préparent aussi dans les troquets, on y fait campagne à coup de tournées offertes, on y répand ses idées et on y fête les victoires. Il faudra attendre l’irruption de la guerre pour que, les lobbies alcooliers se désagrégeant quelque peu, la lutte contre l’alcool progresse. Notamment en 1915 lorsque l’absinthe est formellement interdite. L’année suivante, ce sont les vendeurs ambulants qui sont contraints par la loi, puis les débits de boisson qui à la fin de la décennie seront deux fois moins nombreux qu’au siècle précédent. Si à l’intérieur l’alcool est pris pour cible, notamment les alcools forts, il abonde au front.

« L’homme, tout comme un sac, ne tient debout que s’il est plein » – André Bridoux

En 1914, des millions d’hommes plongent ensemble dans l’hystérie du siècle. La Grande Guerre précipite l’Europe dans les débris de l’humanité. Si les poilus viennent parfois à manquer de munition ou de nourriture, ils ne manquent jamais de vin. Livré depuis l’arrière par des commerçants ou directement par l’intendance des armées, le « Saint Pinard » est largement, et jusqu’à la fin des tirs, la boisson la plus présente sur le champ de guerre. Il vient du sud de l’Europe, voire du nord de l’Afrique, réchauffer les corps engourdis et les esprits en peine. « Donner du vin à nos hommes dans les conditions habituelles ou aux combattants, c’est leur éviter bien des maux, c’est épargner à l’État beaucoup de journées d’hôpital, c’est conserver nos combattants, c’est entretenir leur force et leur bonne humeur », lit-on dans les mémoires du docteur Armand Gautier. Boire c’est aussi tenter d’oublier l’absurdité de la guerre, essayer de supporter l’odeur de la mort et la vue des corps, c’est aussi se rapprocher. Des milieux différents, opposés parfois, des vies contraires et des âmes inconnues, bercés d’une même eau, couleur sang. Boire c’est aussi résister, survivre aux négations quotidiennes de l’humanité, résister à l’abandon de soi, garder intact la corde qui relie au monde, aux autres. C’est aussi garder le courage de rester. Pour les hauts dignitaires de l’État, l’intérêt est aussi là. Approvisionner en abondance les hommes du front, c’est aussi lutter contre les défections. Encore une fois dans leur longue histoire commune, le vin et la France entrecroise leur destin. Le vin est de nouveau politisé. Les quantités colossales de vin portées au front sont de l’ordre de la stratégie politique et militaire. Politique parce que des milliers d’obus ont fauché des milliers d’hommes dès les premiers temps de la guerre sans qu’ils n’aient pu voir l’ennemi. La stratégie militaire du pays faillit largement face aux offensives allemandes. Les soldats sont éreintés, usés psychologiquement, hachés physiquement. Sur le terrain, les ordres sont de moins en moins bien reçus à mesure que les échecs s’entassent. L’autorité des responsables se fracasse de plus en plus sur l’opposition des soldats. On s’en méfie d’autant plus en haut lieux que beaucoup de soldats, notamment du nord, appartiennent aux classes les plus populaires. Le vin s’inscrira dans le programme d’action visant à maintenir l’unité des troupes et à extirper leur moral de l’embourbement funèbre qui les étreint. Les quantités produites, distribuées et consommées augmentent pour atteindre un demi-litre quotidien par tête en 1915. En réalité, sur le terrain, les chiffres penchent davantage pour le litre et demi.

Tout au long du conflit, l’État restera extrêmement vigilant quant aux quantités perçues. Jamais les soldats ne manqueront de vin. Ceux qui en reviendront témoigneront de la quantité colossale que cela représentait et de l’état d’enivrement des troupes qui en découlait. Le vin fait partie intégrante de la stratégie militaire et les quantités sont gérées en fonction des échéances. L’alcool est utilisé pour délivrer les pulsions les plus meurtrières, attiser la haine et exacerber la violence des soldats. On lit dans une lettre du commandant Joffre, de 1915, que « si la situation l’exige, les généraux peuvent prescrire à titre de supplément gratuit toute distribution de vin au taux qu’ils jugent utile ». Lorsque le vin ne suffit plus, on ajoute de l’eau-de-vie, parfois même coupée à l’alcool à brûler. De quoi évaporer les peurs et s’enivrer de courage pour lancer les attaques. Mais cultivée à grande échelle, l’accoutumance des soldats devient préoccupante. Ils profitent des temps d’infirmerie et des permissions pour boire bien au-delà des rations qui leur sont fournies. Fréquemment, ils en reviennent ivres. Les consommations démentielles qui s’empilent chaque jour poussent nombre d’esprits aux délires. Certains sont même pris en charge par des services médicaux pour soigner un alcoolisme ravageur. Mais, dans l’imaginaire collectif le vin est devenu l’attelle des soldats, les guidant à la victoire. Alors, au lendemain de la guerre, les excès sont tus et le vin est consacré.

Philippe Pétain dira en 1917 que le vin a largement contribué à la victoire. Ces mots suivent un large mouvement de célébration commune du vin, carburant des combats, devenu boisson patriotique. Comme au siècle précédent, mais sur un ton différent, la publicité s’en empare et célèbre le pinard. Ce nouvel épisode de gloire pour le vin complète l’illustre tableau de l’alcool en France, outil politique très prisé sur lequel les regards ont à de multiples reprises changé. Au fil des siècles, l’histoire de la France s’est, aussi, écrite à l’encre rouge. Une fouille dans les entrailles du vin nous compte la sociologie d’une nation et de ses tournants politiques.

Pierre-Nicolas Baudot

Bibliographie.
« Le pinard ou le sang des poilus » - Christophe Lucand, Le Monde Diplomatique 
François Roux, La Grande Guerre inconnue. Les poilus contre l’armée française, Éditions de Paris-Max Chaleil, coll. « Essais et documents », Paris, 2006.
« Crus et cuites, histoire du buveur » - Didier Nourrisson
« Le buveur du XIXe siècle » - Didier Nourrisson
« La lutte antialcoolique en France depuis le XIXe siècle » - B.Dargelos, P.Champagne 
Mathilde Larrere (@LarrereMathilde) - https://storify.com/LarrereMathilde/une-histoire-du-boire-au-19e-sc

 

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