Soutane, gandoura, costard et blouse à l’Assemblée

Au printemps 2012, fleurissaient les gros bourgeons et les petits esprits. Cécile Duflot entrait dans la nouvelle assemblée, vêtue d’un jean. Il n’en fallait pas plus pour que l’hémicycle deviennent la basse-cour des basses oeuvres. Nadine Morano, avec l’inépuisable goût qu’on lui connait pour la hauteur des débats, s’en était immédiatement saisie, arguant que la représentation nationale ne pouvait s’afficher en tenue si décontractée, elle ne précisait cependant rien sur la tenue du dialogue. Cinq ans après, ce sont les députés d’extrême gauche qui font du bruit avant même de parler en ne portant pas de cravate. Les vêtements de la représentation nationale ont souvent été utilisés comme marqueur de classe, du Tiers-État aux ouvriers. 

Déjà, en 1789, les habits des députés avaient fait jaser. Les membres du Clergé se drapaient de longues tenues, pourpres pour les cardinaux, rouges pour les évêques, noires pour le bas-clergé. La noblesse se parait élégamment, arborant chapeaux à plumes, capes dorées et couleurs vives. Ils ne portent pas le pantalon, honnis pour l’usage qu’en fait le peuple, lui préférant la culotte. Les députés du Tiers-État devaient se vêtir de noir et de gris, sans ornement aucun. Mirabeau dénonçait alors qu’un homme dépourvu de noblesse ne puisse porter de plumes à son chapeau. Dans les reliques de l’ancien régime vestimentaires, on affichait son ordre par sa tenue. Les ecclésiastiques ont été nombreux à user les sièges de l’assemblées, l’abbé Sieyès, l’abbé Grégoire, l’évêque Talleyrand, notamment, ont imposé la soutane dans l’hémicycle. L’habit noir continuera de trouver sa place dans les chambres jusqu’à Félix Kir, chanoine député après avoir été dans la résistance et que la postérité a retenu grâce au cocktail qui porte son nom. « On m’accuse de retourner ma veste et pourtant, voyez, elle est noire des deux côtés », exposait-il a la tribune, arborant pour la dernière fois dans l’assemblée l’habit religieux.

Premier député musulman de France

Fait bien plus rare, la gandoura, habit traditionnel d’Afrique du nord-ouest a, elle aussi, pu se montrer à l’Assemblée. Philippe Grenier l’a fait entrer, devenant le premier député musulman de France. Fils d’un membre de l’État-major Napoléonien, il devient médecin. Son frère vit à Blida dans l’Algérie française. Alors qu’il lui rend visite, naît en lui une passion inaltérable pour la religion musulmane qu’il embrassera définitivement après quatre années passées à étudier le coran, lorsqu’il se convertira à l’Islam. Après un pèlerinage à La Mecque, il revêt la gandoura, portée sous un burnous. Il devient conseiller municipal et, à la mort du député de Pontparlier, Dionys Ordinaire, il emporte l’élection partielle et devient député, glanant un ambitieux programme social où il défend les nécessiteux, notamment quant aux questions d’hygiène, et se fait le portevoix des musulmans de France, notamment en Algérie, dont il craint que le destin cruel qui leur est réservé ne mène qu’aux troubles de grande ampleur. Parmi les flots de costumes noirs où les plus exubérants osent à peine le gris, Philippe Grenier retient le regard, sillonnant les allées du Palais Bourbon turban au vent, au rythme des pas de ses bottes de cuir rouge. La presse s’en empare et on lit à son endroit toute sorte d’étrangetés, tirant à l’absurdité. Il aurait un harem qu’il ne quitterait que pour l’assemblée dont il embrasserait les tapis à moins qu’il ne soit occupé qu’à des ablutions perpétuelles. Alors qu’il entendait lutter contre l’alcoolisme, il se heurta à la fameuse absinthe de Pontarlier, source intarissable d’emplois et de richesses dans la région, qui lui coûta sa réélection et mis un terme à ses ambitions politiques.
Après lui, c’est l’empire colonial français qui ouvre les portes de l’assemblée aux costumes traditionnels africains. Saïd Benaisse Boualam, quatre fois vice-président de l’assemblée, préférait au costume cravate, turban et burnous.

 

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Depuis, si les députés réservent leur chapeau à plumes et leur cape dorée pour d’autres occasions, les vêtements ont encore servi de marqueur social à l’air du costume pour tous.
Martin Nadeau est né dans La Creuse tout autant que dans la pauvreté. Pour quitter l’un et l’autre il monte à Paris, à 14 ans. Après avoir avalé des kilomètres qui lui déchirent les pieds et n’avoir, comme il le raconta, « qu’un pan de chemise et de la salive » pour se laver, il arrive à la place de Grève où s’agglutinent des ouvriers « grelottant de froid sous de mauvaises blouses ou des vestes usées jusqu’à la couture, trépignant des pieds sur les pavés pour se réchauffer un peu ». Après une ascension professionnelle chancelant au grès des crises du bâtiment et des journées à arpenter la capitale en quête de travail, il usera de sa connaissance de la lecture et de son phrasé pour embrasser la Société des Droits de l’Homme dont les portes lui fit ouvertes par un bourgeois. À son tour il devient maitre et anime les discussions politiques du café Momus, « Se lever à cinq heures du matin, écraser du plâtre jusqu’à six heures du soir, revenir du chantier à la course, manger la soupe du garni, se remettre à l’œuvre en rentrant chez soi jusqu’à onze heures du soir. Pourrai-je y tenir, mes forces me soutiendront-elles longtemps ? ». En 1840, les grèves du bâtiment éclatent et il devient délégué. Puis, huit ans après, la révolution de 1848 se dresse et la république est proclamée, « le rêve de ma jeunesse étant réalisé, je retournai à mon chantier. » C’est par le journal qu’il apprendra qu’on désigne en Creuse les candidats à l’assemblée. Il se rend à la réunion et s’empare de la parole pour défendre le peuple. Le chahut qui s’est levé est brisé par une voix qui l’acclame, lui l’orateur connaissant si bien le peuple dont il est naît. Il pose ses mains durcies par le travail et percées par les crevasses à l’Assemblée où il siège en bleu de travail. Au terme de pérégrinations en tout genre, Nadeau se retrouve membre de la représentation nationale, dans une blouse ouvrière ceinturée d’un tissu tricolore.

La blouse ouvrière en étendard.

Christophe Tivrier, connu de personne si ce n’est des passionnés d’histoire et de quelques uns qui habitent, à Montluçon ou à Commentry, la rue qui porte son nom. Pourtant, il sera à jamais le premier maire socialiste qu’ait connu la modernité politique. Bien avant que le Congrès de Tours ne sépare socialistes et communistes et alors même que la république n’était pas acquise, alors que depuis onze ans, les reliques de la Commune gisaient sur les pavés parisiens ensanglantés. Élu à l’Assemblée Nationale, il s’y rend dans la blouse bleue que portent les ouvriers du bourbonnais. Le Petit Journal l’affiche en une, face à l’huissier qui lui demanda de la retirer et à qui il rétorqua, « quand l’abbé Lemire posera sa soutane, quand le général de Gallifet posera son uniforme, je poserai ma blouse ». Il fut exclu de l’hémicycle peu de temps après pour avoir crié « vive La Commune ».
En 1997, le député communiste et ouvrier Patrice Carvalho entre à l’Assemblée en bleu de travail ainsi qu’avec une cravate comme lui obligeait dès lors le Bureau. Les huissiers ne purent l’en empêcher, « ‘Je suis élu du peuple et j’entends siéger dans cette tenue’. Et hop, j’ai lancé mes cent kilos et ils n’ont rien empêché. » 

L’habit des députés, jadis signe des inégalités, est progressivement devenu tantôt un outil d’expression politique, tantôt la cible de critiques sacrifiant la liberté vestimentaire sur l’autel de la neutralité des styles, garant pour les uns de l’égalité, négation des origines pour les autres.

Pierre-Nicolas Baudot.

Liens utiles. 
http://www.fakirpresse.info/Un-macon-a-l-Assemblee-899
http://www.slate.fr/story/56533/politiques-costume-cravate
http://histoire-du-costume.blogspot.fr/2014/05/les-modes-au-temps-de-la-revolution.html

Image.
Juan Genoves.

 

 

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