Histoire d’exilés

Dans les sociétés contemporaines, les pays sont cloisonnés par des frontières parfois matérielles, qui enclosent les identités et poussent à l’opposition. Qui créé la frontière, créé l’autre. Alors même qu’à en lire Emmanuel Kant, originellement, tous les hommes ont le droit de se trouver en n’importe quel point du monde, en vertu de « la possession commune de la surface de la terre ». L’émergence des sentiments nationaux aux XIXe siècle, poussée par les évolutions technologiques et économiques, a conduit à souligner les divergences nationales desquelles les frontières sont les formes esthétiques. Ces identités sont plurielles et les frontières sont la matérialisation de leur différence, si bien qu’on en revient à estimer leur compatibilité. C’est une question mise en exergue par les flux migratoires qui depuis la seconde moitié du XXe siècle ont fortement crû. Face à ces mouvements, les États hôtes ont adopté des postures divergentes. L’Union européenne a montré sa désunion politique au travers de la multiplicité de politiques d’accueil.

Face à ce qu’il a appelé la « tentation de la forteresse », Daniel Rondeau écrivait, « si vous fermez votre porte à un désespéré, il frappera à la porte d’à côté, et puis à la suivante, et il finira par passer par les fenêtres, par le toit ou par les caves. » C’est ce que l’Europe a pu largement constater, en Grèce où un mur s’est dressé face à la Turquie, en Bulgarie ou sur les bords des enclaves de Ceuta et Melilla sur lesquels les migrants se sont par centaines échoués. Des milliers d’autres ont disparu dans la grande barrière invisible et silencieuse que forme la méditerranée. Ceux qui en ont rescapé se sont heurtés tantôt à l’immobilisme politique, voire au rejet, tantôt à des politiques d’asile qui devaient faire communiquer enjeux diplomatiques, questions économiques et considérations humanitaires. La déterritorialisation, telle qu’émergeante des pensées de Deleuze et Guattari, suppose un vecteur de sortie mais aussi un effort de reterritorialisation dans un territoire autre. Cet effort-là se retrouve dépendant d’enjeux qui le dépassent mais lui font face, aux portes de ce territoire nouveau, pour former une barrière, celle de l’asile.

« La crise des réfugiés » s’imprime en ces termes avec une récurrence qui paraît infinie, en une de presse comme dans les discours publics. On y voit les vagues migratoires déferler sur l’Europe avec une force chaque fois supérieure, au risque de mettre en péril les maisons européennes et françaises et les équilibres sociaux et économiques qui les soutiennent. Pourtant, les chiffres tiennent un autre langage, criant plutôt l’urgence démographique de l’Union, si profonde qu’un million de migrants arrivant chaque année pendant cinquante ans ne serait pas assez pour l’éviter. Les chiffres d’arrivées clandestines que publie Frontex, chargée de leur régulation et qui se place dès lors dans une situation ambiguë de juge et partie, parlent d’un million d’arrivées en 2015, soit quelque 0,2% de la population de l’Union. De plus, les entrées sont scrutées, détaillées, commentées, quand les sorties ne le sont pas, alors même que quasiment la moitié des migrants ne reste pas plus de cinq ans dans leur pays d’accueil. Cet infime extrait d’une série de chiffres qui en contient des kyrielles d’autres, tend à montrer que la « crise des réfugiés » est en fait bien plus une crise des politiques d’asile.

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Les qualificatifs se sont succédés au fil des époques. Au XIXe siècle, on parlait de « proscrit », « d’exilé » puis de « réfugiés ». Des dénominations qui alternativement se sont imprimées dans les colonnes de journaux comme dans les consciences, parfois jusqu’au fantasme, comme celui de Mathilde de la Mole dans Le Rouge et le noir, fascinée par l’exil d’Altamira et traduisant les traits héroïques avec lesquels est dépeint l’exil politique à ce moment au nom du courage politique alors que les perceptions des migrants économiques étaient déjà tassées par le poids du soupçon

L’asile, le réfugié et le migrant ne doivent pas être confondus. L’asile est un lieu, le réfugié une personne. Le migrant, dont la définition procède de l’ONU, est une personne vivant dans un pays autre que son pays d’origine pour une durée d’un an au moins et ce quelles qu’en soit les raisons. La convention de Genève décrit le réfugié comme quelqu’un qui « craint avec raison d’être persécuté ». Une définition qu’on ne peut comprendre sans expliciter les termes qu’elle comprend. Ainsi, on aperçoit entre les deux terminologies que sont « craint » et « avec raison », une tension. Dans la crainte, réside une perception, un sentiment et donc un degré de subjectivité qui ne nécessite pas de preuve tangible. C’est aussi, parce que la crainte concerne davantage des persécutions qui pourraient avoir lieu.  C’est aussi une façon de donner suffisamment de largesse aux critères pour qu’ils soient malléables, de façon à évaluer en fonction des situations. En revanche, « avec raison » présuppose une justification autre que le simple jugement de la personne concernée et apporte donc un élément objectif. Ces dispositions laissent des zones d’incertitudes, par exemple sur l’auteur des persécutions. Elles confèrent aux acteurs de terrain, par laconisme de termes, mâtinée d’approximations, un pouvoir important aux acteurs de la mise en oeuvre.

Une histoire séculaire 

Les questions migratoires qui ont fait l’objet de débat en France ces dernières années ont eu pour réponses tantôt un dossier de l’asile englué dans l’immobilisme politique, tantôt l’entrechoquement d’enjeux économiques et diplomatiques. Et ce malgré les cris d’alerte des comités d’experts, d’association et d’organes d’État qui se sont déversés en rapports, en notes et en articles de presse.

Si les conflits qui ensanglantent le Moyen-Orient ces dernières années poussent à ligaturer le droit d’asile à la modernité, il faut se défaire de cette facilité intellectuelle et entendre l’asile comme une pratique séculaire qui s’étend depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Dans la Grèce antique, on parlait d’Asylie ou de droit d’asyle, qui étymologiquement signifie « lieu inviolable » ou « qu’on ne peut piller » et qui était lié à la protection contre des saisies considérées comme violente ou excessive. Outre cette première notion personnelle et dénuée de toute conception religieuse, l’asylie couvrait aussi chaque sanctuaire, protégeant tout ce qui s’y trouvait d’offrandes et de statues. L’asile existe également dans la mythologie romaine. Romulus aurait édifié la colline du Capitole pour que puissent se réfugier ceux qui ne bénéficiaient pas de la citoyenneté romaine. Aussi chimérique que puisse être ce récit, il souligne l’idée de solidarité qui s’exprime dans l’asile et l’imprime parmi les mérites de la bonté.

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Le droit d’asile sera aussi empreint d’une idée religieuse. Dans l’Ancien Testament, il est demandé aux hommes la clémence face à celui qui a tué sans en avoir la volonté en créant des villes qui serviront de « refuge » (Nombre 35 :11). L’origine religieuse des hommes elle-même est née de l’asile, et de son miroir, l’exil, celui d’Adam et d’Ève qui, chassés du jardin d’Eden (Genèse 3, 24) durent trouver refuge dans le monde de poussière. Les églises, comme les sanctuaires grecques, accueillent les personnes menacées pour leur offrir une protection. Dans, le Deutéronome, le cinquième livre de la bible hébraïque, Yahweh dit « aime l’étranger et donne-lui de la nourriture et des vêtements. Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte. »  

La France et la tradition de l’asile

L’histoire de France ne peut faire l’objet d’une étude sérieuse en faisant abstraction des mouvements migratoires qu’elle a accueilli à des moments et produits à d’autres, et qui aujourd’hui encore métissent son visage.

L’asile en France, qui s’est d’abord drapé d’une formulation religieuse s’est ensuite écrit en lettres de droit avec la Constitution de l’an I, de 1793. Il est écrit à l’article 120, « Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans. » Si cette constitution montagnarde ne sera jamais effectivement appliquée, elle marque l’importance avec laquelle l’asile s’est imposé, marquant une tradition toujours active aujourd’hui. Au cours du siècle suivant, bien qu’on ne puisse parler raisonnablement de politique d’asile, les secours réguliers aux étrangers réfugiés sur le territoire se sont fait de plus en plus nombreux. D’ordre pécuniaires mais pas seulement, déjà des politiques de regroupement géographique étaient appliquées. Remonter aussi loin dans le temps permet de comprendre sur quoi sont basées les politiques d’asile que déploie aujourd’hui la France mais aussi de constater que l’élan de suspicion qui ne s’est toujours pas arrêté, trouve sa source dans les siècles précédents.

Dès les premières années du vingtième siècle, le génocide arménien perpétré par les Turcs en 1915 puis la révolution bolchévique qui poussa un million de russes à l’exil et les Assyro-Chaldéens fuyant les ruines de l’empire ottoman, ont constitué des vagues nouvelles. Les premières réponses juridiques se sont d’abord portées sur des cas particuliers, le premier d’entre eux étant l’exil russe. Fridtjof Nansen (1861-1930), premier Haut-Commissaire aux réfugiés de la Société des Nations contribua très largement à fournir de l’aide à des centaines de milliers de réfugiés, tant pour retourner dans leur pays d’origine que pour devenir résidents légaux et obtenir les moyens de trouver un emploi dans ces pays d’accueil. Pour cela, après avoir identifié que le principal problème de ces réfugiés était de ne pas posséder de documents d’identité reconnus internationalement, il créé le « passeport Nansen » (1922) qui permet à ces « sans-droit » comme en parle Hannah Arendt, exilés par la famine d’obtenir des moyens légaux de trouver un emploi et autres rudiments de la vie civile. Le réfugié a changé dans sa définition à partir du moment où l’asile a changé de dimension et les cas qui étaient exceptionnels sont devenus des masses de population, c’est-à-dire « à partir du moment où la question des réfugiés est apparue comme un ‘problème’ auquel la communauté́ internationale se trouvait contrainte de rechercher des solutions»[1] Ce passeport, étendu à d’autres nationalités, marque un pas en avant fondamental dans la reconnaissance juridique de l’asile mais ne constitue rien de plus que des mesures d’urgence conjoncturelles dédiées à des cas spécifiques. L’entre-deux guerre identifie le réfugié non plus individuellement mais collectivement, selon le groupe auquel il appartient. Il faudra attendre 1946 pour voir naitre le premier système de protection avec une ambition internationale, quand l’Assemblée générale des Nations Unis crée l’Organisation Internationale pour la protection des réfugiés (OIR), qui prévoit une autorité administrative en charge de la qualification des régimes de protection et d’un organe juridique ouvrant aux recours. En France, 1946 restera comme une date importante dans l’histoire du droit d’asile, puisque le préambule de la constitution précise, « Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République ». Si sa portée symbolique, au lendemain de la guerre dont les séquelles continuaient de déplacer beaucoup de personnes, est forte, le conseil d’État refusa de reconnaître la portée de la disposition parce qu’aucune mesure législative en assurait l’effectivité.

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En 1951, la Convention de Genève est ratifiée, en écho à l’hystérie du siècle, et prend le relais des dispositions internationales précédemment entreprises pour apporter une réponse juridique à ces mouvements d’une ampleur nouvelle et donner un statut aux réfugiés. C’est ce moment qui constitue l’acte de naissance des stratégies structurelles internationales qui donne une réponse universelle et permanente à un problème universel et permanent. C’est à partir de là qu’on considère que les populations fuyant les violences se sont effectivement vu reconnaître le « droit d’avoir des droits », pour reprendre la formule d’Arendt, et ce « que lorsque des milliers de gens les ont perdus sans espoir de retour ». La convention retient les persécutions comme seul critère pour l’asile, en opposition avec les pratiques précédentes lui préférant la définition par groupe de nationalité. Le terme de réfugié demeure inchangé, pourtant les réalités qu’il couvre diffèrent. Dorénavant, il est individualisé et universel.

Cette convention a infléchi la politique française. Ainsi, en 1952, naissent l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) et la CRR (Commission de Recours des Réfugiés) chargée des recours suite aux décisions du premier.

Fractures historiques et image brouillée

Par la suite, l’évolution de l’asile en France peut être raisonnablement découpée selon les ampleurs diverses qu’a connu le phénomène migratoire, témoignant des diverses perceptions qui ont successivement gouverné l’activité de l’OFPRA.

De 1946 à 1975, la France, comme une grande majorité des pays développés, a connu une période de croissance économique forte durant laquelle les conditions de vie se sont sensiblement développées, et que recouvre l’appellation de Trente glorieuses. Durant cette période, le nombre de réfugiés enregistré par l’OFPRA se situe aux alentours de 109 000 personnes, soit 5 700 par an. En 1973, cela représentait 1624 personnes. À titre de comparaison, l’OFPRA estime que 61 422 personnes effectuaient une première demande pour la seule année 1989.

Ces chiffres s’expliquent par le fait qu’une grande partie des demandeurs d’asile entrent alors sur le territoire via l’ONI (Office national d’immigration), pour exercer un travail. C’est une période au cours de laquelle se développent des dispositifs d’aide aux réfugiés pour favoriser les conditions de vie sur le territoire et faciliter leur intégration, notamment en améliorant leur prise en charge. Les politiques sociales favorables étaient alors utilisées comme un moyen d’encourager l’immigration et la protection sociale devenait le palliatif aux besoins de main d’œuvre. C’est dans cette logique qu’est d’abord créé l’OFPRA, sous la tutelle du ministère des affaires étrangères. Son personnel est pour moitié composé de réfugiés. Sa mission est, d’abord, de reconnaître la qualité de « réfugiés », puis de leur fournir les documents d’état civil qu’ils ne peuvent obtenir de leur pays d’origine. Puis, dans les années 70, le développement de structure visant à accompagner les demandeurs d’asile dans leur procédure, comme les SASA, service d’assistance sociale et administrative. Dans cette même logique de politiques d’insertion sociale, est créé le dispositif national d’accueil pour améliorer les conditions d’hébergement.

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La situation de l’asile est profondément modifiée avec la ratification du « Protocole relatif au statut des réfugiés » (1967) qui étend les dispositions de la Convention de Genève à 146 pays. Celle-ci concernait uniquement les réfugiés déplacés à cause d’événements apparus avant le 1er janvier 1951 et ajoutait des restrictions géographiques aux restrictions temporelles, en ne considérant que les déplacés internes à l’Europe. Le protocole de 1967 lève ces restrictions. Dès lors les migrations se diversifient. Cette nouvelle convention est un héritage direct de l’action menée par l’ONU pour étendre le droit d’asile et l’adapter aux conséquences directes de la décolonisation.

Mais, les chocs pétroliers qui mettent fin aux Trente Glorieuses et amorcent le début de la récession économique, vont durablement bouleverser la politique migratoire et son écho, l’asile. Les politiques de forte immigration cessent, faisant croitre les demandes d’asiles. L’obstruction d’un des canaux d’entrée concentre une grande partie des flux dans le second. Pour autant, il ne s’agit alors pas de rompre avec la politique sociale notamment en matière de droit au travail ou au droit provisoire de séjour.

Dans les années 1980, les demandes de protections internationales augmentent face à la multiplication des conflits internes et à l’amoindrissement des politiques d’immigration forte.

Ces années 1980 entament la deuxième phase que nous décrivons ici, qu’est celle d’une méfiance rapidement transformée en aversion d’une frange de l’opinion face aux migrations. Alors même que, malgré l’arrêt de l’immigration, le renforcement des droits sociaux avait continué, notamment en matière de droit de séjour des demandeurs d’asile, la définition de l’asile, et avec elle l’activité de l’OFPRA, change. Le métissage des migrations qui s’est opéré et duquel participent les troubles politiques iraniens, le conflit en Afghanistan et les migrations qui en découlent, mâtiné de la crise économique qui creuse le déficit budgétaire, change les rapports à l’immigration. D’autant que l’immigration de travail devient une immigration familiale. Les conditions de l’octroi de l’asile se durcissent. Par exemple, les Kurdes qui jadis n’avaient à rendre compte que leur appartenance ethnique pour recevoir l’asile doivent maintenant prouver qu’ils ont été la cible de persécutions personnelles et qu’ils n’ont pas pris part aux luttes armées. Cela entraine un cercle vicieux puisque le durcissement des conditions fait augmenter les fraudes qui en retour font croire les exigences. Se développent alors des réticences quant aux politiques sociales favorables aux droits sociaux des réfugiés pour deux raisons principales : d’abord ; parce qu’elles entrent en concurrence avec les autres politiques sociales et dont la crise économique contraint le développement ; ensuite, parce que se développe la théorie de « l’appel d’air » selon laquelle plus les conditions d’accueil sont favorables, plus les demandeurs seront nombreux. Non seulement ce tournant s’explique par la subordination des politiques migratoires aux politiques diplomatiques, comme l’explique Karen Akoka, ainsi qu’aux enjeux économiques, mais ce virage s’étire à la catégorisation même de ce fait social, étant étendu que la façon dont un fait social est perçu mène à les caractériser de manières différentes et donc à lui apposer un traitement différent.

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L’année 1985 est une rupture qui marque le début d’un nouveau régime politique des demandeurs d’asile. Pour la première fois, l’OFPRA rejette plus de demande qu’il n’en accepte (56%). Plus largement, les reconnaissances par année passent de 85 % en 1980 à 15 % en 1990, notamment sous l’effet des exigences de rendements et de la modification du personnel où les militants sont remplacés par les énarques. Frédéric Tiberghien explique, en remontant quelques années auparavant pour désigner les causes, que « cette diversité des origines, des langues, des cultures, des religions rend les intéressés moins facilement assimilables, alors que l’insertion devient plus difficile en raison de la crise économique et de la crise du logement. C’est à cette époque que l’image des demandeurs d’asile se brouille »[2]. Pour Olivier Brachet, cette rupture marque l’entrée dans une crise majeure des conditions du réfugié qui mène à la remise en cause progressive et « de plus en plus généralisée » du droit d’asile. Cette crise deviendra totale, telle qu’Olivier Brachet la dénonce en 2002.

L’image « brouillée » des demandeurs d’asile se diffuse dans les sphères du pouvoir et la politique d’asile devient davantage dissuasive. Ainsi, les réfugiés n’ont plus accès à l’aide personnalisée au logement (APL), aux allocations familiales ou encore aux habitations à loyer modéré (HLM).

Les perceptions sont inversées et, à titre d’exemple, alors que la demande d’un étranger d’obtenir la nationalité pour sa famille était le marqueur d’une volonté d’intégration et était imprimée d’une conception positive, elle est dorénavant perçue comme une tentative d’abus, une volonté d’outrepasser leur droit. Si nous notons ce genre d’exemple, c’est parce qu’il s’agit de visions qui inonde le débat, quitte à le noyer, et atteignent les services de l’OFPRA, cadrant sa pratique.

L’année 1991 va marquer un nouveau tournant conséquent dans les politiques d’asile, de manière à réduire les délais des structures d’accueil (en limitant la venue de demandeur d’asile). Il s’articule autour de deux circulaires, celle du 26 septembre 1991 qui interdit de travailler aux demandeurs d’asile et celle du 19 décembre 1991 qui crée les centres d’accueil pour les demandeurs d’asile (CADA) mais leur interdit l’accès aux centres provisoires d’hébergement (CPH, créés en 1973 et dès lors réservés aux réfugiés, c’est-à-dire ce qui en ont le statut). Mais, au même moment (en 1992), le conseil constitutionnel élève le droit d’asile au rang de « principe à valeur constitutionnelle », puis l’année suivante de « droit fondamental à valeur constitutionnelle ». Le 25 novembre 1993, une loi constitutionnelle crée l’article 53-1 qui inscrit le droit dans la constitution, « les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif. ».

Le nombre de migrants internationaux continuent d’augmenter dans les années 1990 après la chute du mur de Berlin, puis à l’aube des années 2000, or, à cette période, les dynamiques d’accueil européenne vont dans le sens contraire. Si nous retournons brièvement à l’échelle européenne, c’est parce que c’est à ce niveau d’intervention que se sont déployés un certain nombre de politique parmi lesquelles la politique de visa que la commission européenne justifie au nom du « risque migratoire ».

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Ces politiques dissuasives, dont nous venons de donner quelques bribes, ont fonctionné à court terme, puisqu’en 1996 les demandes de protection étaient de 17 405 (contre plus de 60 000 en 1989), cependant cet effet va s’inverser. Les politiques mises en place fonctionnaient sur la rapidité du traitement des demandes, qui avait été l’objectif et été devenu la condition de fonctionnement. Or, la nouvelle hausse des arrivées enrayait de nouveau le mécanisme et l’engorgement reprenait là où il avait cessé quelques années plus tôt. Ce n’est qu’en 2003 qu’une nouvelle réforme parviendra à faire repartir à la baisse ces demandes. Elle prévoit de faire de l’OFPRA le seul organe apte à traiter les demandes d’asile et de la Commission de recours des réfugiés (CRR) le seul organe de recours. Par ailleurs, deux évolutions symptomatiques sont à noter. D’abord, elle crée la notion d’asile interne qui permet à l’OFPRA de rejeter la demande d’une personne issu d’un pays où se trouvent des zones dites « sûres ». Par ailleurs, est créée une liste de pays « d’origine sûrs » permettant aux préfectures de justifier le renvoi d’un demandeur originaire de l’un de ces pays. Aussi, cette réforme met fin à l’asile territorial que pouvait accorder le ministère de l’intérieur, le remplaçant par la protection subsidiaire, faisant de l’OFPRA l’unique guichet de la demande d’asile.

Le durcissement du traitement des demandes qui, depuis des années déjà, s’est accentué, mène les contrôles vers de nouvelles pratiques. À titre d’exemple, le cas de plusieurs demandeurs d’asile convoqués à la préfecture de police de Paris pour « réexaminer leur situation », qui ont été arrêtés à leur arrivée au guichet. Ainsi, le nombre de résidents étrangers arrêtés durant leur séjour a augmenté de quatre-vingts pourcents entre 2002 et 2007.

Cette tendance européenne à la sévérité des décisions a fait vivement réagir le HCR qui dénonçait « l’égoïsme des pays riches et le nombre croissant de mesures restrictives adoptées pour limiter l’accès à l’asile ». Le HCR reproche notamment la stigmatisation dont sont victimes les réfugiés, « ils décrits […] comme des migrants illégaux, des terroristes potentiels et des criminels, ou, au mieux, comme des fraudeurs. […] Le danger dans le contexte international actuel est par exemple que les Etats utilisent la question du terrorisme pour légitimer l’introduction de pratiques restrictives en matière d’asile ». De manière globale, en France, l’immigration demeure engluée dans une vision policière qui contribue à mettre le demandeur d’asile en balance avec la menace qu’il pourrait hypothétiquement représenter pour l’ordre public. La culture de la méfiance nimbe dès lors les perceptions et le demandeur d’asile se retrouve enchainé aux accusations de fraude que « l’insécurité juridique » laisse prospérer tant elle assure leur dépendance et leur « docilité » telle qu’exprimée par Alexis Spire.

Les différentes périodes détaillée, et les conceptions qui les sous-tendent, constituent la filiation qui explique la situation actuelle qu’il ne faut pas penser hors-sol, autonome de toute force incrémentaliste. Elles illustrent aussi à quel point la politique d’asile est adossé aux enjeux économiques et diplomatiques, traduisant son caractère non-neutre.

[1] Danièle Lochak, « Qu’est-ce qu’un réfugié ? La construction politique d’une catégorie juridique », Pouvoirs 2013/1, n° 144, p. 33

[2] Frédéric Tiberghien, « L’asile politique et les problèmes voisins depuis la Seconde Guerre mondiale », Droit d’asile, devoir d’accueil, pp. 23-66.

Bibliographie
- Monique Vial, « Lexique de la Grèce ancienne », Armand Collin, deuxième édition, 2008
- Janine Chanteur (dir.), Droit d’asile, devoir d’accueil, Desclee De Brouwer, 1995, p. 67-76. 
- Durand, Martine, et Georges Lemaître. « La politique migratoire française à un tournant », Economie internationale, vol. 108, no. 4, 2006, p. 115.
- Sylvie Aprile, Delphine Diaz, L’Europe et ses réfugiés politiques au XIXe, La vie des idées, 2016, p.3
- Emmanuel Kant, « Élément métaphysique de la doctrine du droit », deuxième section « Traité de paix perpétuelle », Auguste Durand, 1853, page 305.
- Daniel Rondeau, (dir. Eric Fottorino) Pourquoi les migrants ? Comprendre le flux de population, Paris, Philippe Rey, 2016, 95 pages.
- « Le 1 », numéro 77, 7 octobre 2015.
- Karen Akoka, « Crise des réfugiés, ou des politiques d’asile ? », La Vie des idées, 31 mai 2016.
- Gérard Noiriel, Réfugiés et sans papiers. La République face au droit d’asile, XIXe-XXe siècle, Paris, Hachette, 2006, réédition.
- Sylvie Aprile, Delphine Diaz, L’Europe et ses réfugiés politiques au XIXe, La vie des idées, 2016, p.3
- Denis Alland et Catherine Teitgen-Colly, Traité du droit de l’asile, PUF, 2002, p. 14
- Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. L’impérialisme, Paris, Ed. du Seuil, 1982, p. 271.
- François Crépeau, Droit d’asile. De l’hospitalité aux contrôles migratoires, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1995, p. 74
- Karine Michelet, « Le droit des étrangers à la protection sociale. De l'affirmation du droit à sa mise en œuvre », Informations sociales 2007/6 (n° 142), p. 80-91.
- Luc Legoux, La Crise de l’asile politique en France, Ceped, 1995.
- Karen Akoka, Alexis Spire, « Pour une histoire sociale de l'asile politique en France », Pouvoirs 2013/1 (n° 144), p.72
- Olivier Brachet, « La condition du réfugié dans la tourmente de la politique d’asile », Revue Hommes et migrations. 
- Les réfugiés dans le monde, 50 ans d’action humanitaire, Genève : Editions Autrement, 2000, 337 p.
- Nicolas Bancel, « La brèche. Vers la radicalisation des discours publics ? », Mouvements 2011/HS (HS n° 1), p.15.
- « Les réfugiés dans le monde : les déplacements humains du nouveau millénaire ». HCR, 2006
- Alexis Spire, « La politique des guichets au service de la police des étrangers », Savoir/Agir 2016/2 (N° 36), p. 27.

Illustrations
William Turner, Eugène Boudin, Juan Genovès

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