D’où vient l’identité nationale ?

Par le flou dont elle se drape, l’identité nationale s’est hissée dans chacun des creux du silence, dans chaque virgule des débats politiques et dans chaque souffle de la scène publique. Elle oscille entre, selon ce que vous inspire les trous d’air, une vision chimérique et la pierre angulaire de nos états-nations. Si aujourd’hui la terminologie a été prise en otage par les élans réactionnaires d’une frange de la classe politique, elle est née de l’autre côté de la berge, ne cessant ensuite de patauger d’un bord à l’autre pour finir par inonder les discours et noyer les débats. Mais qu’est-ce que cette identité ? Pourquoi est-elle nationale ? L’est-elle exclusivement d’ailleurs ? Tout en essayant de nous accrocher aux parois, parfois lisses, du vaporeux débat intellectuel pour éviter de sombrer dans des abimes de laxisme, nous nous risquons à une courte définition de l’identité. Est-elle autre chose que ce grâce à quoi nous acceptons d’être placé sous la même définition que le voisin ? Ce par quoi nous acceptons d’être amalgamé à lui. Ce recueil de critères, sinon d’impressions de ceux-ci, qui nous permet d’accepter d’être qualifié en de mêmes termes qu’un autre. Par exemple, d’être qualifié de français. Mais, cette définition est d’autant plus absconse, voire ineffable, qu’elle est engluée dans le ressentiment. 

En France, la nation a été intrinsèquement liée à la culture. Ce qui est loin d’être une évidence partout dans le monde. Initialement, ce sont les communistes qui ont entamé la construction de ce lien. S’ils tenaient à défendre le travailleur français et l’homme de culture, ils devaient trouver des termes nouveaux pour ligaturer la culture à un substrat inédit tant elle était l’objet de la bourgeoisie. Pensée horrifiante pour un communiste que d’imaginer culture et bourgeoisie se pavaner l’une aux bras de l’autre. Il fallait pouvoir défendre la première en honnissant la seconde. Dès lors la culture est présentée comme l’essence de la nation. Malraux, alors numéro trois du gouvernement de De Gaulle contribue à irradier le monde des idées de cette pensée, utilisant son pouvoir pour donner du poids à ce récit. Mais c’est surtout avec Jack Lang, ministre à partir de  1981, que naitra la culture comme cible des politiques publiques. Dès la campagne électorale de Mitterrand, la culture est devenue un fer de lance. Le projet socialiste est un projet culturel et le salut de la France passera par la défense de la culture. Si elle a trouvé son ancrage au sein du PS, c’est aussi pour des raisons conjoncturelles. La formation socialiste se reconstruit à Épinay, en 1971, au lendemain de la secousse culturelle et idéologique qu’a été Mai 68. L’art y a tenu un rôle central et sa politisation a été le souffle d’une espérance nouvelle, réformer la société par l’art. Ces mouvements sont aussi biberonnés à l’opulente pensée de Gramsci dont l’écho s’élève à nouveau à cette époque. Il défend que l’imposition du communisme et du socialisme tel que le marxisme en rêve ne peut se faire que par la conviction. Celles qui sont à la base de l’idéologique communiste. La révolution doit avant tout être culturelle, pour que le capitalisme et la classe dominante soient jetés dans un même incendie, il faut d’abord imposer l’idée que le capitalisme n’est pas naturel. Qu’il n’est pas la norme mais son écart. Cette pensée, en qui la théorie marxiste n’a pas dévalé comme dans le tombeau des Danaïdes mais a été remâchée, tente de convaincre que l’inversion des rapports de force dans la société ne peut être pérenne que si les idées le porte. Sans ça, la révolution enfantera une contre-révolution. Le retard des idées sur la praxis dont Marx jurait de l’existence n’est pas présenté si nettement. Cette pensée tapisse l’aube des années 70 et la gauche, dont le teint tire alors davantage vers le rouge écarlate que vers le rose, pour l’heure, bien pale, s’érige dans ce mouvement. La culture est remodelée.
En 1952, Claude Lévi-Strauss publie « Race et histoire ». Il cherche à « réconcilier la notion de progrès et le relativisme culturel ». Il entame un combat pour montrer que la théorie des races n’a eu d’autre finalité que de mener au chaos et à l’holocauste et il s’échine à combattre le racisme qui s’est déplacé vers un mode culturel. Il tente de défaire le lien entre le côté primitif d’une civilisation et la pauvreté de sa culture. Le manque de civilisation n’entraine pas l’absence de culture, pas plus que la culture ne protège de la barbarie. Dès lors, il faut sortir la culture de l’amoindrissement qui l’engluait dans la « haute culture ». La culture c’est les fibres de la société, ce qui la construit et la traverse. La toute puissance d’une culture majoritaire a couvert de son ombre, à les faire disparaitre, les cultures minoritaires.

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L’extraction de la culture des discours amoindrissants et le poids qu’elle a acquis dans les espoirs vont aimanter les stratégies électorales. C’est d’abord la gauche qui s’en rapprochera. Mitterrand, dont les attaches à la culture et notamment aux lettres sont célèbres, s’en emparera, aussi, comme d’une arme électorale. La guerre au Viêt-Nam et la  culture de masse engraissée aux fast-food cultivent un anti-américanisme chez un pan important de la gauche. Mitterrand l’emploiera contre Giscard qui sympathise davantage avec la culture d’outre-Atlantique. Il essaye aussi d’attirer la culture sous l’étendard PS alors que jusqu’alors c’est du drap rouge qu’elle s’était couverte, sous les plumes d’intellectuels notables, en tête desquels Sartre. Le projet socialiste, dont Mitterrand dessine les traits, sera avant tout culturel. C’est l’essence de la France, sa culture. Tout devient culturel. Elle devient l’identité de la France en cela qu’elle est érigée en moyen de lutte contre l’américanisme qui se prépare à se déposer sur l’Europe comme un voile à motif qui, non-content de masquer le ciel, en fait apparaitre un nouveau. L’américanisme est présenté comme une arme de dépossession. En masquant à la France sa propre culture, il fait naitre en ses hommes des besoins qu’ils n’auraient pas contracté sans lui. Agissant comme le spectacle de Debord. Défendre la culture française, contre l’envahisseur, c’est défendre l’identité française. Mais la culture que défend le PS est plurielle. Elle est ouverte à la diversité, aux cultures étrangères comme internes. Mitterrand ressuscite le patriotisme de Jaurès et l’imbibe d’un discours culturel. Le patriotisme mitterrandien n’est pas nationaliste et sa culture n’est pas unie, c’est une mosaïque.

L’identité française est donc née comme un levier électoral sous les plumes de gauche. Mais dans une pluralité tolérante, fontaine de métissage.

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Si aujourd’hui la tonalité de l’écho que provoque l’identité nationale a changé, c’est qu’elle a mué.
Une décennie plus tard, la droite, qui n’avait pas inscrit la culture dans son projet politique, mesure le potentiel électoral de ces conceptions et, appâtée par la popularité qui en émane, s’en saisira à son tour. Et ce, parce qu’elle y décèle une logique nationale sur la base de laquelle elle posera son armement identitaire pour contre-attaquer la gauche. Dès lors, l’identité française n’est plus la mosaïque multi-culturelle dépeinte par la gauche mais un fond national oublié que la droite se chargerait, dans une croisade morale et identitaire, d’actualiser. Celui qui irait contre cette idée serait considéré par cette frange politique comme un ennemi de la culture française. Il en va de même pour l’autre, le différent. Ce discours rejette tout ce qui valorise la différence, y compris l’immigration, en l’accusant d’attaquer la supposé unité française et donc la France. De là, a découlé un discours s’affolant entre fantasmes passéistes, arme réactionnaire et faconde des bélîtres qui clabaudent dans le grand spectacle des idées folles. Au sein même du PS, les pensées coulent en des lits différents. Ce qui avait été une source de gains électoraux devenait une menace de fracture. Après la défaite aux législatives et la montée chronique du FN, une frange du PS opposée à l’idée de droit à la différence manipulera cette question avec plus de précaution. La question de l’identité glisse sur l’échiquier politique et la droite s’en sert dès lors d’une arme pour porter des coups à la gauche. Le droit à la différence qu’y avait été défendu par la gauche et qui l’avait porté en retour est progressivement tu.

Dans les années 80, la « tradition française d’intégration » nait. Avant cela, l’immigration n’était qu’un fait social et n’avait pas été problématisée.  Alors même que depuis la seconde guerre mondiale, notamment avec l’impact de la Convention de Genève de 1951, les migrations ont été nombreuses et largement utilisées pour reconstruire la France. C’est quand les élites, qui pensaient que les immigrés rentreraient une fois le travail fini, ont constaté que ça ne serait pas le cas que la question de l’intégration s’est posée. La réponse a été bercée par un discours sur l’assimilation, l’égalité est devenu l’identicité, pour être égaux il fallait être pareils, c’est-à-dire biberonnés à la même culture. C’est de là que nait l’idée que la culture est un socle commun et que la différence crée l’indifférence voire l’intolérance. Une culture qui forme une identité et qui doit être défendue. Dès lors, la culture est l’identité et, celui qui ne possède pas notre culture ne peut avoir la même identité que nous. C’est ce que Finkielkraut appelle « l’assignation à résidence identitaire ». 

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Les glissements idéologiques, et sémantiques, qui ont accompagné l’idée d’identité française ont donc été nombreux et sensiblement contraires. Si aujourd’hui l’identité nationale est brandie pour tout et, surtout, n’importe quoi, si elle sert à caler les phrases bancales et à justifier son contraire, elle a raisonné complètement différent quelques décennies plus tôt. Alors même qu’elle est l’arme préférée de la droite qui aujourd’hui la retient en otage, avec l’aide colossale de l’ère Sarkozy, elle est d’abord née à gauche. Si elle peut aujourd’hui conduire à rejeter le « autrement », qu’elle est parfois cette « maladie de la différence » dont parlait Casamayor à propos de l’intolérance où « on passe de l’indifférence à l’opposition, et puis après on passe à l’exclusion », elle est née pour la célébrer. Au grès des enjeux électoraux, des mouvements internationaux et du rapport à l’autre de la société française, qui demeure profondément torturé, l’identité nationale a navigué dans des eaux parfois troublées et toujours floues.

Pierre-Nicolas Baudot

Bibliographie.
Vincent Martigny, « Dire la France : Culture(s) et identités nationales 1981-1995 ».
Illustrations. 
Image d'en-tête, Esclaves jetant par-dessus bord les morts
et les mourants, William Turner. 
Image n°1, The Slave Ship, William Turner. 
Image n°2, Yacht approchant de la cote, William Turner.
Image n°3, Fire at the Grand Storehouse of the Tower of London, William Turner.
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