L’ogresse de La Goutte d’Or

À l’aube du XXe siècle, le quartier de La Goutte d’Or, à Paris, voit s’entasser des cabanons couverts d’un suaire de suie. Émile Zola y décrit un berceau de destins noirs. En 1906, le quartier abrite un visage tout rond, orné d’une paire d’yeux ternes, et une trentaine d’années qui se massent dans un petit corps, celui de Jeanne Weber. Ambassadrice du sordide, elle plonge la ville dans un long voyage émétique où justice, médecine et médias se retrouvent englués dans la confusion et battissent ensemble l’un des fiascos les plus retentissants de ce début de siècle. Débarquée de Bretagne, elle vient à la capitale avec ses vingt-cinq francs d’économie et son illettrisme. Elle s’occupera à la garde d’enfants. Ses bras berçants accueillent une dizaine d’enfants. De berceau à tombeau, beaucoup ont craché leur ultime souffle entre ses mains. La rumeur s’éteindra beaucoup moins vite que les enfants, justice et médecine se briseront à son combat. 

Le 29 janvier 1906, aux abords du Palais de Justice de Paris, les foules se sont agglutinées et engluées dans leur hostilité, elles jettent des insultes qui tombent comme des pierres. On juge une femme. Jeanne Weber, une trentaine d’années amassées dans une petite taille et un visage juvénile, assez peu gracieux et qui portent deux yeux noirs. Le Petit Journal l’a décrit alors comme « vulgaire et laide, avec un visage rond et coloré, aux joues molles, une figure fermée, nulle, une attitude modeste et effacée. » Si elle est ici, c’est que depuis quelques mois, plusieurs jeunes enfants sont morts dans ses bras. En Avril, l’année passée, la belle-sœur de Jeanne Weber s’était rendue à l’hôpital, implorant les médecins de venir en aide à l’enfant qu’elle portait, qui suffoquait et allait bientôt pousser son dernier souffle. Son cou était marqué de traces rouges que le médecin identifiera comme les séquelles d’un étranglement. Il sera le cinquième enfant de la famille Weber à s’éteindre prématurément. Avant lui, quatre autres avaient connu pareil sort et tous s’étaient abandonnés à la mort dans les bras d’une même femme, Jeanne Weber. Les médecins avaient à chaque fois conclu à des morts malheureuses, dues à l’insalubrité du quartier de la Goutte-d’Or, à Paris, où il n’était pas rare de trouver un amoncellement de cabanons couvert d’un suaire de poussière épaisse, et où été essaimés quelques brimborions. Ce climat ne favorisait pas grand-chose d’autre que les faibles complexions et la mortalité infantile y régnait en maître. Le propre fils de Jeanne Weber s’était éteint avant sa huitième année dans ces conditions, ce qui avait un temps mis la mère hors de toutes suspicions. Sa propre belle-sœur n’était pas passée loin de perdre son fils qu’elle avait confié à Jeanne. Elle est allée à la pharmacie et à son retour, elle trouva Jeanne Weber en perdition, déboussolée par la panique, apostrophant qui veut bien l’entendre pour l’aider à secourir l’enfant qu’elle tentait de réanimer. Sa belle-sœur l’emmena chez le médecin, et l’avait contraint à alerter les autorités sur cette consécution funeste. Le jour même, Jeanne Weber était arrêtée. Au tribunal, on détaille les actes sordides et les procédés qui les ont précédés. Par des raisons diverses elle parvenait à écarter les parents de leurs enfants. Encerclés par les cris des enfants ils accourent et le constatent agonisant. La nourrice tient l’enfant avec fermeté et jure tenter de faire repartir le cœur. Les juges avancent avec beaucoup de prudence, aucun d’eux ne rejettera l’idée de morts naturelles, le propre frère de Jeanne Weber assurera que les maladies cardiaques sont monnaie courante dans la famille. On entend même dire que dans ces milieux ouvriers, la misère s’entrechoque avec les hommes éthyliques et qu’il n’y a rien d’étonnant à l’idée que leurs enfants puissent montrer des séquelles à cela. On ne note chez elle rien de particulier. Elle est nerveuse, mais pas à l’excès. Maniaque mais pas aliénée. Même le médecin à qui s’était confié la belle-sœur se montre réservé à la barre. S’il ne verse pas dans davantage de certitudes c’est parce qu’après lui, deux spécialistes de la médecine viendront s’exprimer et qu’il ne ferait pas de bon ton de se montrer en désaccord avec leur diagnostic. Ils confirmeront que rien ne permet de parler de strangulation et qu’aucune trace n’étant présente sur les corps, personne ne peut affirmer que Jeanne Weber porte à ses doigts la mort. Le procès avance et les preuves de sa culpabilité tombent une à une. Leur mort est naturelle et Jeanne Weber est acquittée. Elle sort du Palais de Justice, couverte de pardons d’une foule maintenant noyée dans la pitié et l’empathie pour une innocente qui a échappé de justesse à l’injustice.

L’année suivante, un enfant de neuf ans mourra dans de pareilles circonstances, à des causes similaires, des conséquences identiques, le médecin déclara une mort naturelle. L’article de presse qui faisait état du décès racontait la découverte de l’enfant, sa mort et l’innocence de sa nourrice, Jeanne Moulinet. La sœur du malheureux enfant découvrit dans le journal un dossier traitant de « l’affaire Jeanne Weber », illustré par une photo de la gouvernante. Elle reconnut immédiatement sa propre gouvernante, qu’elle connaissait sous le nom de Moulinet. Après le procès, ayant été déclarée innocente, Jeanne Weber avait reçu un fort soutien populaire qui se mêlait avec l’hostilité nimbant toujours La Goutte-d’Or par laquelle elle était ostracisée. Face à ça, dans un élan d’empathie, le père de famille avait décidé de l’accueillir et de lui donner la garde de ses enfants. Elle reprit son nom de jeune fille, Moulinet, pour éteindre les inquiétudes. Le rapprochement entre les deux affaires rapidement établi, la justice décida de se pencher sur les circonstances du décès de ce dernier défunt, la tombe fut ouverte et l’autopsie révéla des traces de strangulations. L’enfant étranglé et sa gouvernante de nouveau incarcérée. Le rapport des médecins locaux enfermait la nourrice dans les geôles pour de longs étés. Mais son avocat opposa les rapports de médecins parisiens qui l’avaient déjà fait acquitter une première fois, ils s’opposèrent au premier rapport. Le juge demanda à un autre de trancher, ce qu’il fit en faveur d’une mort naturelle. Une seconde fois, Jeanne Weber sort les mains déliées, innocente.

Un an après, en 1908, Jeanne s’arrête dans une auberge à Commercy avec l’homme qu’elle présente comme son mari. Lui ira travailler le lendemain dans une carrière proche et elle attendra à l’auberge, jusqu’à tard le soir. Elle le présente comme rongé par la jalousie, faisant monter en elle la crainte jusqu’à réclamer que le jeune fils de l’aubergiste reste avec elle dans la chambre, l’innocentant de l’adultère. La nuit arriva, son mari tarde et de lourds cris sourds s’échappent de la chambre. Les parents accourent et y découvrent des draps ensanglantés, au milieu desquels leur fils, mort. Jeanne, les mains rouges, explique qu’il a fait une crise d’épilepsie de laquelle elle a tenté de le sauver, en vain. Une fois encore, Jeanne Weber est livrée à la justice. Cette fois-ci, les juges s’armeront de tout ce dont ils peuvent pour qu’elle ne puisse leur échapper, si bien que tous les médecins s’étant épancher sur l’affaire s’accordent pour dire que le jeune enfant a été étranglé. Le juge a fait appel au très célèbre Cesare Lombroso. C’est un criminologue italien reconnu comme capable d’identifier des criminels simplement en les regardant. Il a dressé un catalogue de traits propres aux meurtriers. Se basant sur l’observation de prisonniers, il identifiait des récurrences. Les meurtriers qui préméditaient leurs crimes avaient le cheveu plus raide quand leurs homologues sans préméditation étaient plutôt blonds. Une méthodologie démolie par la postérité et condamnée à l’oubli. Son analyse scellait le destin de Jeanne Weber, « son crâne rond est microcéphale. Son front est aplati et sa physionomie virile confirment cette impression. Il s’agit d’une hystérique, épileptoïde et crétinoïde, issue d’une famille de crétins. » Le juge la déclare inapte à une peine de prison et elle est envoyée en asile où, dix ans plus tard, elle sera emportée par une énième crise de folie.

Bibliographie. 

Pierre Darmon, « L'ogresse de la Goutte d'Or » dans L'Histoire, 1989. 
Le Petit Journal, édition du 24 mai 1908.
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