L’art du corps, le non à l’abandon de soi

Piotr Pavlenski est ce qu’on appelle d’un nom sibyllin suffisamment pompeux pour englober tout et rien à la fois, un artiste performeur. Il exprime la politique comme un art, fait de l’artiste une œuvre, et d’une œuvre un acte politique. Il est né en Russie, ce qui constituait déjà l’immuable chevalet sur lequel il allait établir son travail. À peine né, il avait déjà tous ses matériaux d’artiste, son corps et la Russie. Sa posture politique se cristallise en un mot, non. Non à la passivité, non au fatalisme, à la servitude et à l’assujettissement lâche, non à l’abandon de soi. Il attise la haine viscérale qui flambe en lui face au système russe, au marché, au commerce et à tous ceux qui se livrent à eux sans résistance. Les voix dissidentes ne résonnent guère longtemps en Russie, surtout lorsqu’en 2015 le feu d’une arme a froidement éteint Boris Nemtsov, opposant au régime. Emmuré dans un extrémisme artistique exalté par la haine de la paresse intellectuelle qui se mue en fatalisme, il fabrique les métaphores spectaculaires de la Russie contemporaine. Il construit les symboliques où chacun des traits politiques s’entremêle avec ceux de la société et s’incarne ensemble en lui. De sa nudité comme miroir de citoyens désarmés face au pouvoir, vulnérables et impuissants, à l’intervention policière qu’il entraine et qui constitue un pan important de l’œuvre, tout est symbole. En utilisant son corps, et son corps dans l’espace, il s’enchaine à son pinceau, il ne peut être séparé de son instrument d’expression, il est son œuvre et sa dimension spectaculaire. User de son être, le torturer pour l’éveiller, pour qu’il ne s’englue pas dans les affres de la lassitude, du renoncement. Un effort nécessaire pour que l’idéologie autoritaire, répressive et liberticide des castes politiques ne s’habillent de banalité. Pour dire, il vaut mieux montrer que parler, c’est son approche.

Il né en mars 1984 dans ce qui était alors Léningrad, d’un père éthylique à la dérive dans des torrents d’alcool et emporté par sa dipsomanie et d’une mère infirmière psychiatrique aliénée par les règles. Il s’élève entre les grandes voix russes des Tolstoï et Maïakovski, et se nourrit idéologiquement et artistiquement de l’actionnisme viennois des années 70, et s’inscrit dans la continuité des Pussy Riots. Il s’oppose à la direction de l’école et au le système scolaire dans son entièreté. Il occupe son temps d’étude à dessiner. Allergique à toute expression du pouvoir, à l’asservissement, il trouve refuge dans l’art comme vaccin de sa rage. Il devient un « artiste monumentaliste ». En juillet 2012, il se coud les lèvres pour dénoncer la liberté d’expression bâillonnée en Russie après la condamnation des Pussy Riots. Plutôt que de crier, il a choisi de matérialiser l’action des pouvoirs russes, donner une forme esthétique du pathos.

L’année d’après, il s’enroule nu dans des barbelés devant l’assemblé. Ils symbolisent la multitude de lois répressives et liberticides qui encerclent une population, sa nudité atteste de la vulnérabilité du peuple et de son impossibilité tant à la défense qu’à la réponse. Ces lois comme les barbelés empêchent tout mouvement et contraignent à une seule et même position, celle qu’elles ont choisi. Tout comportement contraire n’a que la douleur et la mort comme réponse. Quant aux douleurs que lui s’inflige, « elles ne sont pas pires que celles des policiers qui vous tabasse » (2).  L’œuvre ne s’arrête pas aux délimitations physiques de son corps, elle met aussi en scène les forces policières. Ces formes de pouvoir qui tentent de contrôler l’art et de l’enfermer dans un mutisme idéologique se retrouvent parmi les autres traits de pinceau, comme partie intégrante de l’œuvre. Il les fait participer au tableau, les intègre et de ce fait même les soumet à son contrôle. Qui croyait prendre est pris. L’art doit crier pour Pavlenski, lui qui honnit « l’art décoratif » qui se confond entre inanité et visage émétique. Tous ces ornements sont des dissimulations. « Quand un artiste travaille pour un régime ou un commanditaire, alors, il se transforme en décorateur et les décorateurs sont des prostitués ».[1] Son art doit s’imposer aux regards comme le pouvoir russe, autoritaire et contraignant à son image, pour provoquer les tremblements qui empêcheraient les soulèvements de retomber comme la poussière du sol retombe quand le mouvement cesse. Lutter contre l’acceptation, la banalisation, l’apathie précipitées dans un même incendie, celui de la résignation.

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En octobre 2014, il s’était assis nu sur le mur de l’institut de psychiatrie de Moscou. Il se découpe le lob d’oreille et reste figé, le regard posé dans le vide, droit et rapidement couvert du sang qui coule désormais hors de ses veines. Il dénonce l’usage politique de la psychiatrie, du haut de ce mur qui marque la frontière entre la raison et la folie, et plus certainement les dociles des résistants. Lui-même y a séjourné, et au terme de chacune de ses performances, il est présenté à la médecine qui le déclarera sain d’esprit et conscient de ses agissements.
Le 10 novembre 2013, il réalisait l’œuvre « fixation », l’une des plus marquantes, suffisamment pour tourner vers lui les projecteurs. Ce jour-là est jour de fête nationale en Russie, on célèbre la police. Et sur la Place Rouge, face au Kremlin, il s’assoit nu sur les pavés et se cloue les parties intimes au sol.
Le 9 novembre 2015, à une heure du matin, il arrose d’essence la porte de la Loubianka, le siège du FSB et jadis du KGB qui a abrité Vladimir Poutine. Il l’embrase, et reste debout devant sans bouger en attendant d’être cueilli par la police. Une poignée de seconde plus tard, il est arrêté. Il sera condamné à une lourde d’amende dont il n’entend pas payer un centime. Mais qu’importe, les jours suivants l’incendie, la porte du bâtiment est couverte d’un rideau de fer. Il a gagné.

Son combat est de rester droit face aux torsions qu’impose le pouvoir, quel qu’il soit. De refuser de se plier. Et en ce sens la société civile n’est pas moins coupable que le pouvoir politique, s’il lui a demandé de se rendre, elle est coupable de l’avoir fait. Elle est coupable de s’être abandonné à une paralysie physique et mentale et d’avoir consentie à cet embourbement de l’immobilisme. D’avoir préféré la passivité aux mouvements, l’acceptation au combat.

Pierre-Nicolas Baudot

Bibliographie.

[1] Propos recueillis par L'Express, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/piotr-pavlenski-l-insoumis-qui-provoque-poutine_1825836.html
[2] Propos recueillis par Psychologie Magazine, novembre 2016, numéro 104. 

Les autres visages de la Russie - Artistes, militants, journalistes, citoyens... face à l'arbitraire du pouvoirauteurs multiples, 2015

Illustration. 
Graciela Sacco
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