Nietzsche, dis moi tout.

Nietzsche est mort en 1900, après dix ans à tenter de trouver pied dans un océan de démence. Plus d’un siècle a passé, et il reste une arme maitresse de lecture du présent. Ce présent où les discours sont emplis de références à nos « valeurs ». Il y en a plus, qu’ils disent ! L’éternel mythe flottant dans l’air mais qu’aucun vent ne disperse, celui des populations ingrates, honnissant les bonnes valeurs de leur ancêtre, plongeant dans l’indécence, et jetant travail, famille ou patrie dans le feu d’un même incendie. Le Larousse en parle comme « ce par quoi quelqu’un est digne d’estime sur le plan moral, intellectuel, professionnel », celles-ci nous permettraient d’évaluer la moralité de nos actions. Ces piliers atemporelles et universelles qui définiraient une « nature humaine » en regard de laquelle l’on pourrait juger que les individus sont plus ou moins « bons » ou « mauvais ». Pour d’autres, ces valeurs sont relatives, périssables et changeantes, emportées par les époques et les sociétés. Dans le premier traité de « La généalogie de la morale », Friedrich Nietzsche en questionne les origines ; dans une approche critique, il en montre, au sens strict, le caractère discutable. Nietzsche s’interroge sur ce qu’elles sont, sur la valeur des valeurs. Les valeurs dominantes qui dans une société prétendent s’imposer comme « pures », indéfectibles et universelles, seraient en fait l’expression d’intérêts masqués transpirants des pulsions humaines, et non de principes métaphysiques incontestables. Une question qu’il soulevait déjà un liminaire dans Par-delà le bien et le mal.

Nietzsche entreprend une généalogie, c’est-à-dire comment les valeurs ont pris naissance dans l’esprit humain et non une genèse qui est le récit de leur apparition, un récit historique, quand la généalogie se portent sur les origines, la naissance et les conditions provocatrices de celle-ci.

Cette généalogie nietzschéenne vise à interroger ce besoin des hommes d’avoir des repères, avant même d’en faire des principes. Mais il n’est pas là dans une quête de vérité, il ne s’agit pas d’identifier ce qui est vraiment bon ou méchant, bon ou mauvais « en soi », mais plutôt de comprendre de quoi cette construction de la morale est le symptôme, ce qu’elle dit de l’homme et de la nature de ses interprétations, de ses « jugements de valeur ». Nietzsche cherche davantage ce qui en l’homme provoque cet établissement de la morale, de la même façon que, dans le Gai savoir, il s’intéressait à ce qui mène l’homme à la connaissance en étudiant non pas les objets de cette connaissance mais ce besoin qu’à l’homme de connaître et ce qui le stimule. De quoi ce besoin est le symptôme. C’est dans cette idée qu’il entreprend une généalogie, pour connaître les « conditions et les circonstances qui les ont produites, dans lesquelles elles se sont modifiées ». (§6 de l’avant-propos). C’est en effet l’absence de ce type de questionnement qui fait du bon une valeur prétendument donnée, non questionnable et non questionnée, de telle façon que ce qui permet à l’un de se définir comme bon fait paraître un autre mauvais sans qu’on puisse comprendre la différence de point de vue (qui autoriserait deux conceptions différentes du « bon »), puisqu’on se retrouve face à deux absolus. Ce qui est bon pour l’un devient LE Bon comme idéal, et est présenté comme valable de tous temps, dans tous les contextes hors de celui qui lui a donné sa validité. De cette façon le bon « pour moi » devient « Bon pour tous ». Or Nietzsche émet l’idée que le contraire puisse être vrai, que ce qui fait l’homme se définissant lui-même comme bon, puisse être perçu comme mauvais par quelqu’un qui n’a pas les mêmes intérêts, voir des intérêts antagonistes (ceux des aristocrates contre ceux du peuple.) Le bon (pour l’un) naitrait alors possiblement de ce qui est le mal (pour un autre). Alors, la morale qui incite au bon et honnit le mal, empêcherait chacun d’accéder à « la magnificence et la splendeur » de sa propre nature. Le travail de Nietzsche consiste donc à critiquer les valeurs morales en déconstruisant ce qui porte à les postuler comme absolues, en pointant leurs origines obscures et leur caractère indiscuté, c’est à dire à dégager les pulsions et les intérêts qui se cachent sous des vérités présentées comme indéfectibles.

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« Bon et mauvais. »

Nietzsche se penche tout d’abord sur « bon » et le « mauvais », qui résultent d’une évaluation « par le haut », faite par une noblesse qui s’autorise de sa supériorité matérielle et sociale pour faire une distinction et une hiérarchisation qui lui est favorable (la distinction entre des classes dites « supérieure » et « inférieure » impliquant une connotation morale).

Le bon est défini par celui qui se veut bon et à qui on prête une légitimité pour le revendiquer. Après s’être défini lui-même, il définit le mauvais comme ce qu’il n’est pas : En définissant le mauvais, il définit le « non-bon », tout ce qui n’est pas dans « son » monde, c’est-à-dire ce qu’il « reste ». Ainsi, du fait même qu’il s’affirme comme bon, il établit une hiérarchie qui le place au-dessus de celui qu’il ne veut pas être. Ce n’est pas seulement une distinction entre l’homme qui se dit bon et ce qu’il rejette, c’est une hiérarchisation née de la volonté de se positionner au-dessus, comme supérieur et premier. Nietzsche marque là une distinction appuyée avec les « psychologues anglais » qui avaient jusqu’alors tenté de bâtir une « genèse de la morale » (qui n’est donc pas une généalogie). Eux défendaient l’idée que le jugement « bon » était émis par les bénéficiaires de ce qu’ils identifient comme de la bonté, définie comme un non-égoïsme (donc un certain altruisme). Nietzsche affirme l’inverse en soulignant que cette qualification de « bon » vient des « bons » eux-mêmes dans d’une une volonté de se séparer de ce qu’ils ne sont pas, ce qui est autres et qui dans leur bouche est « bas ». Ce jugement porté sur le « mauvais » est pleinement résumé par ce que Nietsche nomme le « sentiment de la distance », §2 (ou « l’instinct du rang »), en opposition à « l’esprit de troupeau. » Il s’agit non seulement de marquer sa différence, mais aussi d’insister sur sa place première dans la hiérarchie morale. Les bons sont alors les puissants qu’incarnent la noblesse et ceux qui se positionnent parmi les esprits les plus hauts ; en effectuant cette catégorisation, ils s’arrogent le droit de placer tout ce qui leur convient, leur paraît acceptable, dans le bon et ce qui les révulsent dans l’autre camp, leur permettant de regrouper ainsi toutes les caractéristiques autres que les leurs, jugées honteuses, et de les rejeter en bloc. Ce qui leur est permis de faire par la confiance qu’ils ont en leur jugement. Ce cheminement est, pour Nietzsche, le fruit d’un « sentiment premier et global d’un habitus supérieur et impérieux face à un habitus inférieur, à un contre-bas » ; il récuse ainsi l’identification du bon à l’utile et celle du non égoïste et mauvais à son exact contraire, c’est-à-dire, ce dont un esprit noble peut et doit se passer.

Nietzsche se réfère à l’étymologie pour déceler les sens attachés au bon d’abord, ensuite au mauvais. Bon est ce qui est « distingué de l’âme », « privilégié quant à l’âme » alors que « mauvais » est conçu comme opposé au bon, donc opposé à ce qui est distingué, supérieur, et est défini comme ce qui est bas, vulgaire, et simple. (On fait l’hypothèse personnelle ici de l’entendre au sens de « simplet » ou « simpliste », comme un simple en esprit). Si le bon s’est élevé par son âme, le mauvais n’est dans un premier temps que simple. Ce n’est qu’ensuite – au XVIIe siècle selon Nietzsche – qu’il reçoit sa connotation négative, il est alors lié à « l’influence inhibitrice que le préjugé démocratique exerce dans le monde moderne sur toutes les questions d’origines. » 

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« Bon et méchant. »

Nietzsche distingue cependant l’aristocratie des chevaliers et l’aristocratie sacerdotale, qui chacune ont leurs propres critères d’évaluation. Il présente les prêtres sont des médecins, avec donc une fonction thérapeutique. Mais en soignant, ils créent des maux, « l’humanité même est encore malade des séquelles de ces niaiseries thérapeutiques inventées par les prêtres. » La cure proposée par le prêtre repose sur une démarche ascétique et naïve qui d’adopter un régime végétarien, qu’il vaut mieux jeûner qu’être suralimenté, qu’il faut faire vœu d’abstinence,  et qui cultive « le gout du néant » (qui consiste à préférer l’absence de désir aux effets du désir.) La prêtrise est ainsi une forme d’humanité dangereuse (avec la prêtrise « tout devient plus dangereux ») mais néanmoins « intéressante », Nietzsche est profondément anti-chrétien mais admet que c’est à partir du moment où le prêtre a pris le contrôle de l’homme qu’il est devenu intéressant. Ces mots de Nietzsche peuvent être compris comme l’idée que le prêtre est capable dans ce désir de s’assurer un ascendant, il est capable d’être méchant, presque sadique, au milieu des valeurs faibles on retrouve les « qualités » des nobles, intéressant parce qu’il est capable d’y mettre de la cruauté, tout en prônant l’amoindrissement. Pour prendre le contrôle de l’homme il lui faut être capable d’y trouver sa propre satisfaction en étant cruel. Cette prêtrise a un mode d’évaluation identifié comme diamétralement opposé à celui des chevaliers.

De son côté, l’aristocratie des chevaliers édifie sa bonté sur « une puissante vitalité, une santé florissante, abondante, voire débordante, (…) qui permet la conservation, la guerre, l’aventure, la chasse, la danse, les tournois, bref tout ce qui demande une action vigoureuse, libre et allègre. » (Énumération sans connotation morale, qui peut faire des dégâts, mais dans l’exubérance de la vie). A l’inverse, l’aristocratie sacerdotale est celle des « impuissants », animée, insiste Nietzsche, par un esprit de vengeance. Nietzsche prend en exemple le peuple juif et le « renversement de valeur » qu’il a opéré faisant passer le bon des noble puissants, beaux, heureux et « purs » (dans l’acceptation originelle détaillée au §6) aux misérables, pauvres, impuissants, humbles, les souffrants, les déshérités, les malades etc. mais qui sont pieux. En somme, ceux qui se sont contentés de ce qu’on leur a donné, sans se laisser happer par le péché, gisant dans une vie d’acceptation de leur sort et d’adoration de Dieu. (À qui Nietzsche s’en prend sévèrement dans « l’Antéchrist ») Et ce seront alors les nobles, cruels, insatiables et mécréants, qui seront damnés pour l’éternité. Un point qui sonne comme le triomphe des esclaves dans la morale. Nietzsche dénonce là le système d’évaluation par le bas, le discours victimaire de ceux qui se définissent comme bons au titre qu’ils sont les victimes des méchants. Ainsi, la méchanceté du fort est l’invention du faible animé par une volonté de vengeance, le ressentiment dicté par la haine du beau (§10). (Qu’on retrouve dans « Le crépuscule des idoles » à travers l’étude de la figure de Socrate.) « L’impuissance chez eux pousse la haine jusqu’au monstrueux et au sinistre, au plus cérébral et au plus venimeux », §7. Cet inversement des valeurs opéré sous l’égide du peuple juif a mené à la victoire de la morale de l’homme vulgaire, l’homme simple, l’homme du troupeau.

Mais cette « morale d’esclave », de l’homme simple, s’est forgée dans le rejet du « non-soi », elle est faite de « la haine rentrée, de la vengeance » que Nietzsche n’identifie pas dans la définition de la morale des nobles, pour qui le rejet du « non-soi » ne venait qu’après la jubilation du soi. Cette vision positive du soi en laquelle ils croient sincèrement, avec confiance en eux et franchise, quand les esclaves se « figurent leur bonheur artificiellement par référence à leurs ennemis, voire [s’en persuadent] au besoin d’un mensonge ». (§10) Chez les impuissants, le bonheur réside dans la passivité, (qui est le point sur lequel Nietzsche appuie dans l’« Antéchrist » à la charge de ces impuissants). C’est ce que Nietzsche critique dans cette victoire du troupeau, dont la morale a besoin d’un autre pour prendre naissance, a besoin d’un non-soi pour être soi. Cette morale qui nait en construisant son bonheur dans la comparaison, dans le rejet et donc qui s’amorce par une négation. Alors que la morale des nobles se construit et s’affirme seule, sans besoin de comparaison, donc comme pure affirmation. C’est pourquoi Nietzsche parle maintenant de « bon et méchant » et non plus de « bon et mauvais ». Parce que dans l’idée de méchant, il y a celle de la confrontation et de la victimisation de l’impuissant, du faible. Alors que dans « mauvais » subsiste la distinction qu’on fait les nobles, la hiérarchisation, bien que sans la haine qui transpire de la naissance dans l’opposition. C’est une différence de trajectoire dans la conception des valeurs, le noble part de lui pour ensuite définir les autres à partir de ce qu’il n’est pas, quand le faible commence par définir l’autre pour se concevoir ensuite par opposition, comme par défaut, par soustraction (ils sont ce que les autres ne sont pas). Le noble définit le bon comme une affirmation alors que l’homme du ressentiment se définit par opposition, en négatif. Ce qui est méchant chez l’un et mal chez l’autre. Donnant à voir le méchant de l’un comme le bon de l’autre qui se voit bon et donc voit le mauvais en l’autre. Ce qui pourrait nous conduire à un certain relativisme, comme l’écrivait Pascal en disant, « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (dans « Pensées », 1670). La morale du faible, qui cautionne ses faiblesses, le prive alors de la force vitale qui lui permettrait de se surpasser. (Tel que l’et le « surhomme » nietzschéen) Puisqu’il adopte une morale de faible, donc que ces faiblesses sont bonnes, alors que c’est un défaut de qualité, il ne veut pas aller au-delà.

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Ce que dit Nietzsche c’est que le problème n’est pas d’agir par intérêt mais de le cacher, c’est là l’un des reproches majeurs qu’il fait aux faibles.  Nietzsche soulève le paradoxe selon lequel les faibles reprochent aux forts d’être forts, il décrit l’absurdité de réclamer que les forts, qu’on comprend alors ici comme le dominant, ne se comporte pas en tant que tel. Comme il est absurde de réclamer de la faiblesse d’être une force. Et cela parce que l’homme crée une frontière entre l’action et ce qui la provoque, une frontière artificielle qui fait apparaître un « faire-agir », là où n’y en a pas. « Il n’existe aucune être derrière l’agir (…) car l’agir est tout » (§13). Et Nietzsche reproche au faible de puiser dans sa haine du fort, la pensée que le fort pourrait se comporter comme un faible (et on comprend alors qu’il devrait le faire ainsi), « le fort est libre d’être faible » (§13), qui couve l’idée qu’on peut reprocher au fort d’être fort, puisqu’on imagine qu’il pourrait ne pas l’être. Nietzsche honnit aussi chez le faible sa « mauvaise foi de l’impuissance », qui se glorifie d’être faible, c’est-à-dire humble, juste, honnête, et donc qu’il désigne comme bon, comme si c’était un mérite, une action qui devait être saluée. Alors même que Nietzsche l’identifie comme un simple acte de renoncement, et en rien un mérite. Il s’agit donc là d’un mensonge à soi-même. Le faible transforme chacune de ses faiblesses pour les faire apparaître comme des actes méritoires et masquer leur réelle impuissance, et « ne pas pouvoir se venger devient ne pas vouloir se venger ». C’est cette hypocrisie que condamne Nietzsche en leur reprochant de montrer une bonté et tout ce qu’elle contient de patience, d’empathie, de soumission à dieu, comme un acte louable et un mérite, comme si c’était une concession qu’ils faisaient alors même qu’ils ne peuvent faire autrement. Et Nietzsche va même au-delà, en honnissant que ce mensonge soit créateur d’idéaux, et que sous la coupe de cette hypocrisie, les faibles puissent affirmer qu’ils seront récompensés dans l’au-delà, entendant que les autres ne le seront pas, ce qui en fait là une consolation pour supporter la misère de la vie sur terre. Et d’autant plus hypocrite qu’il s’agit en fait là de la clé d’accès au « royaume de dieu », où ils seront alors les puissants pour l’éternité. Donc pour Nietzsche, s’il faut défendre le fort contre le faible c’est que le faible est plus fort que le fort. Protéger les forts contre les faibles c’est empêcher que les forts deviennent les faibles.

Ce duel dans une quête de suprématie d’une valeur sur l’autre continue de courir à notre époque, quand bien même le religieux marque moins la vie quotidienne, les distinctions de valeurs mises au jour par Nietzsche continuent d’être chacune défendue aujourd’hui. Et ce travail considérable de Nietzsche nous met en garde devant chaque évaluation et nous mène au nécessaire travail qui est celui de questionner ces valeurs qui nous apparaissent comme indéfectibles. Et c’est à ce moment que s’entame le déclin de ces valeurs, dès lors qu’on cherche à les justifier, on les remet en cause et les expose à une redéfinition. Bien que cette étude puisse provoquer un vertige en voyant nos repères s’effondrer et nous obligeant à se lancer dans une entreprise de définition qui ne contient pas de finalité.

Pierre-Nicolas Baudot.

Bibliographie.
Nietzsche, La Généalogie de la Morale, Premier traité.

Illustrations. 
Collage d'en tête, David Delruelle
Peintures d'article, Louis-Paul Baudot.
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