L’oreille et le pacte du silence

C’est l’un des mythes les plus racontés des temps modernes. Vincent Van Gogh, plongé dans les affres de son désespoir et guidé par la perdition, se serait laissé prendre par un élan de folie qui lui aurait coupé l’oreille. Alimentant sans cesse l’image mythifiée du peintre fou, s’écroulant ensanglanté sur sa paillasse de la petite maison jaune arlésienne après avoir été visité par la folie qui finira par l’emporter. S’il ne fait nul doute qu’il perdit, ce soir-là, un peu de lui, l’idée qui le dépeint en pleine automutilation pourrait se disperser dans les airs comme la fumée de la pipe qu’il portait à la bouche.

Vincent Van Gogh connait la lumière du jour en mars 1853, dans le sud des Pays-Bas où on vit alors au rythme de la terre et au son des cloches d’église. Entre les aquarelles de sa mère et les ventes de pièces d’art dont vit une large partie de sa famille, il baigne rapidement dans la peinture. C’est d’abord par l’influence de son pasteur de père qu’il est atteint, c’est elle qui le portera jusqu’à l’Angleterre pour y pratiquer l’exégèse biblique et la théologie. Il prend alors de nouveaux la mer pour exercer une mission d’évangéliste en Belgique qui comme nombre de ses tentatives aventureuses, périra avant l’heure. Il ne jure alors plus que par le seul art, qui lui devient alors indispensable pareil à l’air qu’il respire, comme nécessaire à sa seule survie. À l’été 1888, ses pensées récitent son rêve de construire un atelier du midi, un phalanstère auquel il espère inlassablement convier Paul Gauguin. Lui nait en 1848 dans un Paris fraichement sorti de la révolution de février. Il n’aura le temps d’y connaitre un seul hiver puisque son père, journaliste, pris de peur à l’idée de connaitre la foudre de représailles, prend la mer pour le Pérou. Si le battement des flots et l’air marin emportent le père, le reste de la famille s’installe dans la chatoyante Lima. Les années passent, l’emmènent à nouveau à Paris et ailleurs, et le voient établir de fructueuses affaires dans le juteux monde de la bourse. En 1882, la bourse s’est effondrée entrainant avec elle ceux qui en vivent et Gauguin s’abandonne alors à l’art. Il est un homme animé d’un caractère bouillonnant et sauvage, dépeint par la postérité comme honnissant la bourgeoisie et fuyant vers les charmes des mers du sud.

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À l’hiver 1888, Van Gogh quitte Paris pour Arles. Il y loue, au deux place Lamartine, l’aile droite d’un grand bâtiment à raison de quinze francs le mois. Cette petite maison jaune est baignée de la lumière du soleil, il écrit à sa sœur, « la maison est en plein soleil, le ciel par-dessus d’un bleu profond et l’ombre, au milieu du jour, beaucoup plus courte que chez nous ». Elle est celle qui doit abriter le phalanstère fait des épuisés de la vie mondaine, dont le premier des membres est appelé des vœux de Van Gogh à être Gauguin qui le fascine. La maison jaune deviendrait le laboratoire où ensemble ils appréhendaient l’art de demain. Théodore Van Gogh marchande l’art à la capitale et à la demande de son frère, il soumet à Gauguin l’idée de le rejoindre dans le sud où, comme Vincent, il percevrait chaque mois une pension contre un tableau. Gauguin, fuit par la fortune depuis qu’il a quitté le milieu boursier, s’assurerait un revenu régulier. Il se laissa séduire par le chant des Van Gogh et accepta de s’établir à la maison jaune. Avant cela, il peint et envoya à la demande de Vincent un autoportrait où il se représente sous les traits de Jean Valjean au regard d’airain, menaçant comme pour imposer sa dominance. À l’octobre 1888, il pose pied à Arles où il n’entend guère s’user plus d’un an.

La petite maison voit s’entasser les toiles, les chevalets et la peinture dans un désordre que Gauguin s’essaye à discipliner. Les deux peintres vivent dans l’intime proximité de deux chambres peu larges et mitoyennes. Ils vivent de l’argent que leur donne le frère de Vincent, avec lequel ils achètent nourriture, tabac et peinture. Aussi, ils en passent une partie entre les murs de la maison de tolérance arlésienne, où ils s’adonnent à « des promenades hygiéniques. » La maison jaune voit s’entrechoquer la dureté de leur deux personnalités et l’éclat de leurs débats embrasés. Chaque heure qui passe voit l’atmosphère se tendre un peu plus. L’hiver se durcit, le frimas a couvert Arles de son voile et les peintres sont confinés à l’intérieur, condamnés à ne plus se séparer. L’air devient irrespirable et Gauguin menace de partir, faisant voler en éclats l’éternel rêve de Van Gogh.

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C’est dans la nuit du 23 décembre 1888 que naitra le mythe du peintre fou noyé dans les affres de sa colère, s’abandonnant à un élan de folie mutilateur. Ce que nous savons aujourd’hui de l’histoire nous vient principalement des mots de Gauguin. Ceux-ci racontent que depuis plusieurs jours les heures sont emplies de conflits nés des envies de départ de Gauguin. L’histoire qui nous en est restée raconte Van Gogh imprégné de folie et transpirant de haine, poursuivant dans une rue d’Arles Gauguin sorti s’aérer dans le calme de l’air. Van Gogh le rattrape et lui donne une pièce de papier où il est inscrit, « l’assassin a pris la fuite ». Gauguin rétorqua alors et le convainc de le laisser s’évaporer et de rentrer à sa chambre. Anéanti à l’idée de voir ses rêves d’avenir et son atelier du midi précipités dans un même incendie, il s’abandonna à sa folie et se trancha l’oreille. Gauguin rapporte ensuite que Van Gogh se serait remis en marche, jusqu’à la maison de tolérance, pour porter ce morceau de lui à Rachel, une prostituée. Ce après quoi il serait rentré s’affaler sur sa paillasse, plongeant dans l’inconscience quelques heures avant que la matinée n’apporte gendarmes et autres à le retrouver à demi assoupi dans la mort.

Mais cette nuit-là demeure nimbée de mystère. Hormis le verbe de Gauguin, rien ne raconte le détail de fait. Pour cause, personne n’a assisté à la scène. Rita Wildegans et Hans Kaufmann, dans un ouvre intitulé L’Oreille de Van Gogh, Paul Gauguin et le pacte du silence, avance une théorie bien autre. Tout ce que l’on sait de ses heures là nous viennent de Gauguin, pourtant il précise ne pas avoir assisté à la scène. Après un long travail, les deux chercheurs avancent que Gauguin, ayant passé la nuit à l’hôtel, vint à nouveau à la maison jaune une fois le jour levé. Il y découvre un attroupement parmi lequel des gendarmes. Gauguin est rapidement soupçonné, il dépeint alors aux inquisiteurs la folie qui hante son confère depuis des semaines, et leur jure que Van Gogh s’est laissé aller à un accès de folie. Les deux chercheurs exposent ensuite des dessins du commissaire, faits de la main de Gauguin, qui trace les contours d’un homme crédule et simple. Laissant penser qu’il aurait aisément adhéré aux mots de Gauguin. À côté, il trouve un dessin d’oreille dont les traits intérieurs forment le mot ictus. Dans le verbe de l’escrime, cela signifie « touché ». Les rapports témoignent d’une coupure nette, verticale, porté avec précision, affaiblissant encore un peu plus la thèse de l’automutilation. Gauguin s’exerce depuis des années à l’escrime, il est devenu « maitre d’armes », ce qui témoignent de l’adresse dont il était doté. Rita Wildegans et Hans Kaufmann affirment alors avec certitude qu’il s’agit bien d’un coup porté par Gauguin qui aurait sectionné l’oreille de Van Gogh.

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Pour autant, bien que la thèse de l’automutilation s’évapore, la folie de Van Gogh reste bien authentifiée. Dans ses mémoires écrites après son retrait dans les îles du sud, Gauguin écrit, « dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement brusque et bruyant, puis silencieux », témoignant d’un des traits d’une démence sans doute née des émanations de plomb, à l’arsenic et de cadmium que contient la peinture. Ses troubles psychotiques ont formé l’image figée du peintre fou livré aux affres de la démence. Ces mêmes accès de folie qui lui auraient percé l’abdomen de deux coups de revolver, entre les épis de blé d’un champ d’Île-de-France, lors de sa trente-septième année.

Pierre-Nicolas Baudot.

Bibliographie.

L'Oreille de Van Gogh, Paul Gauguin et le pacte du silence, Rita Wildegans et Hans Kaufmann, 2008. 
La maison jaune, Martin Gayford, mai 2016. 
Van Gogh et Gauguin, collectif, septembre 2005. 
Paul Gauguin et Vincent Van Gogh 1887-1888, Merlhes, 2002.

Interview de Hans Kaufmann, pour Le Figaro, 
http://www.lefigaro.fr/culture/2009/05/04/03004-20090504ARTFIG00322-hans-kaufmann-gauguin-a-invente-la-theorie-de-l-automutilation-.php

Les grands duels de l'art, Arte. 
http://www.arte.tv/guide/fr/065331-002-A/les-grands-duels-de-l-art


IllustrationsPortrait de l'artiste, Vincent Van Gogh, 1889, Musée d'Orsay.
Nuit étoilée sur le Rhône, Vincent Van Gogh, 1888, Musée d'Orsay.

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