À la tienne, vieux !

Des soirées étudiantes au diners mondains, des terrasses noyées parisiennes dans les fumées aux salles immaculés des galeries New-Yorkaises, tout le monde trinque. À la paix dans le monde, à l’anniversaire du petit ou à rien d’autre qu’au plaisir d’échapper à la déréliction. Mais on trinque. Et on le fait naturellement, traditionnellement, sans se demander pourquoi nous nous apprêtons à envoyer notre verre valser contre celui de nos semblables. Fouiller dans la genèse de la tradition nous expliquera pourquoi, mais il est davantage intéressant de se demander comment les trajectoires historiques nous ont poussé à reproduire ce geste. La rémanence de certaines coutumes tranche avec l’inusité d’autres. Pourtant, initialement rien ne prédestine l’une ou l’autre à perdurer. Le liminaire qui s’entame sur le pourquoi trinquer annonce en réalité un phénomène bien plus large. Celui de l’institutionnalisation des pratiques. Ici appliqué à la boisson, mais qui pourrait être transposé aux règles de savoir-vivre, à l’enseignement et même à l’État.

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Au Moyen-Âge, la confiance proliférait moins aisément que les guerres d’intérêt. Nombreux étaient les conflits qui justifiaient le règne de la méfiance. Notamment lors des rencontres entre hommes de pouvoir qui tacitement rêvaient d’imprécation pour quiconque s’opposait à leur marche. Ainsi, celui qui refusait de ployer sous le feu adverse pouvait ne pas avoir l’heur d’échapper aux consécutions comminatoires de son voisin de table. L’une des armes, couramment utilisée parce que diablement efficace mais sans trace aucune, était le poison. En demandant à son hôte de trinquer, le visiteur réclamait en réalité l’assurance qu’il ne payerait pas chaque gorgée. Les verres étaient fait de tout autre chose que maintenant, ce qui permettait de les entrechoquer avec suffisamment d’ardeur pour qu’un peu du liquide de l’un aille dans l’autre. En mélangeant ainsi les boisson, tout le monde s’assurait des bonnes intentions de l’autre.

Cette règle a pu être initialement pensée dans un château, puis imitée dans un autre et diffusée jusqu’à s’imposer à tous. Ce procédé relève typiquement de l’institutionnalisation. Il en va de même pour bon nombre de nos règles de savoir-vivre. Comment un évènement isolé, contingent qui plus est, s’est diffusé à travers les terres et les siècles jusqu’à nous apparaitre comme parfaitement naturel. Sans même que nous ne sachions pourquoi nous trinquons, nous le faisons. Une pratique universelle qui aurait pu ne pas être, être différemment ou ne pas perdurer. Beaucoup d’autres ont sans doute duré un temps jusqu’à disparaitre intégralement parce finalement inusitées.

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Cet exemple est l’illustration d’un processus plus large, qui s’étend à l’ensemble de la société, jusqu’à nos comportements mondains, notamment. Ces institutions sont des choses contingentes qui s’imposent à nous mais qui n’existeraient pas sans nous. S’il n’y a pas d’étudiants, il n’y a plus d’université. Sans ministre, il n’y a pas de gouvernement. Elles n’existent pas en tant que telles, isolément des individus qui l’incarnent. En trinquant, on contribue à la pérennité de l’institution et à son évolution. On ne trinque pas aujourd’hui comme au Moyen-Âge, et il serait bien mal vu en réunion de le faire avec autant d’intensité qu’originellement. On contribue aussi à les détacher de leur légitimation initiale, à savoir dans notre cas d’instaurer un climat de confiance. Ce qui était une réponse à un problème particulier devient une pratique permanente.

L’État suit très exactement la même idée. Non pas une vérité absolue, qui devait aboutir sous ses formes là, comme l’achèvement logique et attendue de nos sociétés. Mais plutôt, comme un processus historique, fait de trajectoires diverses et contingentes que chacun a construit, modifié et fait perdurer. Et pourtant, ils nous apparait comme naturel et objectivement bâti.

Pierre-Nicolas Baudot.

Bibliographie. 

Jacques Chevallier, Science administrative.
Jacques Lagroye, Sociologie politique. 
Pierre Bourdieu, Sur l’Etat.
Julie Ballieux, cours de Science administrative, Panthéon Assas - Paris 2. 
Illustration. 
« Pierreuses au bar », Picasso, New-York Collection Crysler.

 

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