Bricolage d’images

Une statue qui de ses yeux déverse des torrents de roses. Un singe nous assène un regard d’airain qui vient perturber la quiétude de la forêt sur laquelle il est assis. À ses pieds, la carcasse d’un avion écrasé. Les navires sont amarrés aux planches d’un port posé sur les nuages de pluie. Mais qu’est-ce que ce salmigondis d’arcanes ? La dernière logorrhée d’un stagiaire qui s’est essaimé là où il n’aurait pas dû et dont les effluves de rhum dans la voix attestent de son égarement ? Naturellement, non. Il s’agit de l’univers parfois utopique, parfois dystopique de David Delruelle. Un monde où les truismes sont ostracisés et nos perceptions bouleversées. Interview.

11.jpg

Dans les années quatre-vingts dix, David Delruelle comme les enfants de son âge découvre le monde des images. Il colle et entame, sans le savoir, la relation d’une vie.

« C’est une technique qui m’a toujours intéressée, et qui est réapparue sous différentes formes à divers moments tout au long de ma vie. Je me rappelle avoir effectué mes tous premiers collages comme tout le monde étant enfant. Plus tard, pendant mon adolescence, j’écrivais des poèmes dadaïstes en découpant des mots dans des livres et en les mélangeant. »

Il arrive à l’école d’art de Saint-Luc, à Bruxelles, où il rencontrera quelques collagistes contemporains dont il empruntera le chemin. Il achève ses études et décide que l’image sera son champ d’expression et le collage sa prédilection.

1.jpg

L’imagination aiguille et l’idée crée. Le monde artistique rayonne comme une terre allogène pour bon nombre de nos semblables. Un îlot lointain, péniblement perceptible et fondamentalement abscons. D’un côté, il y a ceux dont le Balzac d’Énard dirait qu’ils sont patients comme une chèvre qui s’étrangle. Ceux-là passe assez vite leur chemin. De l’autre, il y a ceux qui cherchent la bélandre qui les rapprocherait des berges. Le chemin d’accès. C’est en tout cas la dichotomie réductrice que nous mène à faire notre entêtante volonté à chercher à l’art un sens. Un message.

« L’aspect central reste pour moi le concept, l’idée, avant la partie visuelle, purement esthétique. Mes travaux sont souvent très simples techniquement, c’est un parti pris. Ce que je cherche à créer sont de petites chocs d’idées, révéler un détail ou ajouter un élément à une photographie pour tracer un cheminement de pensée, renvoyer le spectateur à ses souvenirs et observations du monde en bousculant ses perceptions. »

17.jpg

N’est-ce pas là le pouvoir de l’art ? Pousser à la réflexion. À l’interprétation. Faire penser sans ne rien dire.

« Je n’aime pas vraiment commenter les « messages » de mes travaux. Je pense qu’ils parlent pour la plupart d’eux mêmes, et lorsque leur signification est trouble c’est très bien comme cela. J’aime l’idée qu’une oeuvre puisse résonner différemment en chacun. Le plus important pour moi est que mes images interpellent, questionnent. »

14.jpg

Et si finalement les belles images valaient mieux que les longs discours ? Ne répondez pas, vous prêcheriez un convaincu. David Delruelle a ce magnifique geste qui crée le contraste. Fait naître ce choc, celui qui pousse dans les chemins menant celui qui les emprunte à coudoyer l’interprétation. Quelque part entre l’étincelle du doute de Hume et la soif ontologique de la cléricature de l’art. C’est la force de ses collages, qui entre les jeux de perspectives et l’étrangeté des situations, font apparaitre des messages forts. Un peuple dit indigène qui observe au loin les cheminées d’usine. Les barres d’immeuble qui ne peuvent échapper aux tentacules d’une pieuvre démesurée. Un ciel d’ossements qui, comme plane la mort au-dessus d’un champ de bataille, recouvre une scène de chaos.

18

Les photos sont un ensemble. Un ensemble de couleurs, d’émotion et de détails. Chacun, aussi minime soit-il, participe à la construction d’un tout. Même subsumés, comme noyés dans un océan.

« Je pense qu’on peut totalement faire basculer le sens d’une image en en modifiant un simple détail, une photographie se suffit donc a elle même dés lors qu’une modification, même infime a été opérée. C’est exactement ce que je voulais faire pour ma série des Fragments. En déchirant une photographie a un certain endroit, d’une certaine façon, j’ai voulu révéler des détails que la photographie seule ne véhiculait pas. C’est la force de ce geste très simple. »

13.jpg

Souvent, David Delruelle expose le visage, là où davantage qu’ailleurs transpirent les affects.

« Tout communique par le regard, à travers le visage. C’est le vaisseau de communication vers l’autre. Le chemin le plus court pour tenter d’accéder aux sentiments de son prochain, reste de plonger son regard dans le sien. »

19.jpg

« L’inspiration principale réside dans les images que je trouve. Je collectionne des centaines de revues anciennes, de livres, de photographies et d’objets en tous genres. Je vis avec ces images tous les jours, mon atelier étant dans mon salon. C’est souvent l’image trouvée qui me glisse l’idée à l’oreille. J’ai également toujours un petit carnet de note sur moi car les idées affluent souvent lors de mes déplacements.

Le schéma typique est le suivant : je me promène dans des librairies de seconde main ou sur des marchés aux puces, je reviens à l’atelier avec mes trouvailles et je découpe les images qui m’interpellent. Je les laisse ensuite me parler, et je commence un dialogue avec elles, je les contredis quelque peu, en les confrontant les unes aux autres, en isolant certains détails, en en rajoutant d’autres. Très souvent l’idée vient naturellement

Je travaille autant à la main, sur papier, que par ordinateur. Cela dépend d’un projet à l’autre, mais les sources d’images viennent toujours de publications, de papier. Lorsque je travaille par ordinateur je scanne simplement les images trouvées avant de les travailler. »

Pierre-Nicolas Baudot et David Delruelle.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s