Le président est un homme banal

Depuis la seconde république, en 1848,  et hormis la paranthèse de Vichy, la France a un président de la république. Depuis Napoléon Bonaparte et jusqu’à François Hollande, la plus haute fonction de l’État a suivi les tumultes de l’histoire nationale et son image a évolué. Ces dernières décennies, elle tend irrémédiablement vers la banalité, loin des monarques souverains du passé. En 2017, s’achèvera le mandat d’une gauche très contestée, cinq ans après avoir pris la suite d’une droite qui le fut tout autant. Mais comment l’image du chef de l’État s’est-elle peu à peu dégradée jusqu’à le muer en homme moqué, désavoué, banalisé ?

« Ils n’ont pas compris que leur pouvoir résidait dans la manière de l’exercer, de le mettre en scène et de le vivre. »

Les périodes de crise sont propices au repli national, mêlant malaise identitaire et incertitudes économiques. Les citoyens se tournent alors vers l’intérieur, en quête d’éléments rassurants qui rétabliraient l’image de grandeur de la nation. Là est le rôle du chef de l’État. François Hollande a voulu singulièrement trancher avec l’image clinquante de son prédécesseur. Un président à l’image de ses électeurs, un président normal pour une république exemplaire. Mais le président n’est pas un homme normal et, Eric Revel, dans « On ne veut plus d’un président quelconque ! Élections 2007 », jure que les français ont besoin de voir en lui une fonction présidentielle incarnée. Sans doute François Hollande s’est-il trompé et a, comme son successeur avant lui, participé à altérer sa fonction.

Depuis Valérie Giscard d’Estaing, le président chute dans les sondages et entraine avec lui l’image présidentielle. En 1981, lors de sa défaite, VGE quitte l’Élysée avec la confiance de 44% des français, d’après les sondages TNS Sofres-Figaro Magazine. Son successeur, François Mitterrand entame la longue et lente chute dans l’opinion populaire, sans jamais passer en dessous des 36%. Jacques Chirac établit un nouveau record en dégringolant à 16%, jusqu’au 13% atteint par François Hollande. Un virage important s’est opéré en 1986 quand la droite, portée par les élections législatives, s’établit en majorité à l’assemblée. La première cohabitation à lieu et le président doit faire face à une contestation de premier plan. Il perd de sa superbe et doit s’afficher en concurrence avec son premier ministre. Avant cela déjà, l’adoption en 1962 du suffrage universel direct contraint à la partition politique en deux blocs distincts qui mèneront la politique à d’importants changement directionnels.

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D’abord, depuis les années 80, le poids des médias s’est largement accru, libérés du contrôle étatique qu’avait imposé l’ORTF (jusqu’en 1974). Leur présence sur la place publique comme dans les consciences intimes s’est étendue, sous des traits nouveaux, plus libres et qui exaltent l’insolence. Couplée à la tyrannie de la transparence imposée aux élus, ce mariage conduit les journaux à entrer dans les sphères intimes du président, à en dévoiler les détails comme les fautes. On n’imagine pas aujourd’hui qu’un président qui ne parvient pas à cacher sa relation avec une actrice de cinéma puisse dissimuler pendant vingt ans sa fille comme le fut Mazarin Pingeot. La libéralisation de la presse a multiplié les titres et enflammé la concurrence, poussant les journaux à aller encore et toujours plus profondément dans les sphères intimes. Ils contribuent alors à l’érosion des digues entre le corps privé et public. Ainsi, le président est davantage exposé à la critique et chacun de ses agissements peut être diffusé, scruté et condamné. Les médias multiplient les questions, cherchant à faire apparaitre le dissimulé. Mais, ils le placent aussi face à ses limites et exposant ses difficultés. Son manque de précision localisé sur un sujet particulier envahit alors l’écran et porte atteinte à son image de souverain maitre en son domaine. Les caricatures aussi ont un poids. La marionnette béate de François Hollande aux Guignols de l’info a aussi son rôle dans l’image niaise d’un président qui, évidemment, ne l’est pas. Mais, elles n’ont pas le même rôle. Le président est moqué, décrédibilisé et tourner en ridicule mais il n’est pas là. C’est un personnage fictif. Lorsqu’un président se montre mal à l’aise sur un plateau de télévision, il s’égratigne, lui et sa fonction présidentielle. Il est acteur de la dérision qui s’exerce à son encontre. Quand sa rhétorique vacille, c’est sa légitimé qui tangue. D’éventuels bafouilles « susceptibles de provoquer, selon le sentiment que vous inspirent les boiteux, la tendresse ou le mépris », pour détourner à notre sujet les mots de Mathias Énard qui portaient sur tout autre chose.

« L’autorité est un mystère, et le mystère est une distance. »

François Mitterrand.

La peopolisation de la sphère politique, où les hommes d’État sont, comme des stars de cinéma, traqués sur les plages ou dans un ensemble de positions peu flatteuses pour le prestige du costume. Le corps privé du président est projeté sur la place publique, affiché en une des magazines. Mais la quête de la transparence que mènent les médias est-elle seule responsable ? La relation est double. Les chefs d’État, Georges Pompidou le premier, ont joué de la proximité avec les médias, usant des objectifs pour jouer les présidents proches du peuple. Séance photographie en famille au coin du feu, en habits du dimanche dans le jardin ou discussion intime sur leur relation conjugale, lorsque Nicolas Sarkozy étalait son idylle à l’italienne. S’il est exagéré de considérer les médias comme responsable de cette perte de prestige, ils donnent une résonance toute autre aux résultats politiques. Il est admis que les mêmes phrases, les mêmes images dans différents contextes sonnent différemment. Selon que le président parvienne à conserver une image de phare, imperméables aux critiques, ou qu’il traîne une béatitude poussée à la niaiserie, nos interprétations médiatiques résonneront différemment. Internet aussi, a sa part de culpabilité en multipliant les informations dans un contexte qui fait abstraction des limites d’antan.

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Mais les médias, seuls, ne sont pas responsables du déclin de la fonction. Évidemment, les hommes politiques sont au cœur du processus. Le cliché actuel du débat public condamne les deux derniers titulaires mais avant eux déjà, les présidents attiser les braises de la banalisation. Une rupture notable s’est fait sous la présidence de Valérie Giscard d’Estaing qui, petit à petit, a déconstruit un certain nombre de protocole en se plaçant vis à vis des français comme l’un d’eux. Charles De Gaulle avait ainsi défini la répartition des pouvoirs que le premier ministre devenait le bouclier qui essuyait les marques d’impopularité quand le président était épargné puisque peu (ou pas) en charge des périlleuses affaires courantes.

Si la longue chute de la fonction présidentielle vers la banalisation n’est pas naît hier, elle s’est rapidement accéléré, aussi, face à la dégradation de l’environnement économique et politique. Quarante ans de chômage de masse ne peuvent laisser immaculé le tissu politique (et social). Le premier coupable est naturellement trouvé et la structure actuelle du jeu politique ne laisse peu de chance au chef d’État de s’en sortir indemne. Au-dessus, du clivage gauche-droite, les deux quinquennats qui se sont succédés sans que, droite comme gauche, s’en tirent avec les honneurs ont contribué à la tendance.

Pierre-Nicolas Baudot

Illustrations.

David Delruelle, Collage on postcard, 10x15 cm. 

Bibliographie.

« On ne veut plus d'un président quelconque ! Elections 2017 », par Eric Revel, aux éditions François Bourin

« Démocratie : comment l'exporter sans l'imposer ? », France Culture : La grande table, diffusé jeudi 8 septembre. 

« Histoire de la Ve république, 1958-2012 », par Jean-Jacques Chevallier, Guy Carcassonne et Olivier Duhamel, aux éditions Daloz, 2012.

« À quoi sert le président ? », le 1, numéro 108, mercredi 25 mai 2016.
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