Le sexe féminin qui a offert sa splendeur à la terre

En bordure de l’actuelle Turquie, à Priène, les fouilles d’une équipe d’archéologues accouchent, en 1898, de la découverte de surprenantes statuettes. Une imposante tête se pose sur une paire de jambe, là où on pourrait espérer trouver un corps. Les yeux prennent la place des seins et la bouche se pose juste au-dessus de la marque d’un sexe féminin. De ce ventre facial se dégagent deux bras au niveau des oreilles. L’ensemble coiffé d’une chevelure abondante. C’est dans les ruines du temple de Déméter, daté du quatrième siècle avant Jésus Christ, qu’ont été découvertes les statuettes. Elles seraient l’héritage des mystères d’Éleusis qui voudraient que le monde ait été sauvé par l’exhibition d’un sexe féminin.

Déméter, la Terre-Mère, en grec ancien, naît de l’union de Cronos, roi des Titans et père de Zeus,  Poséidon et Hadès notamment, et de Rhéa, sa sœur. Elle est la déesse de l’agriculture et des moissons. L’économie grecque est biberonnée à la culture céréale dont la prospérité dépend d’une Déméter vénérée de ce fait. Proche de ce sol dont elle assure la fécondité, la déesse préfère vivre sur terre qu’avec les dieux de l’Olympe.

Zeus et Déméter, sa sœur, s’unissent pour que naisse Perséphone. Un jour, avec les nymphes aquatiques, elle cueille des fleurs d’une ineffable magnificence qui s’échappent de la terre. L’inexpugnable innocence de leur jeune âge ne laisserait suggérer la commination qui se dresse alors. La jeune Perséphone ignore que son père, Zeus, a déjà promis sa main à Hadès, roi des enfers. Captivée par la splendeur des fleurs qui s’ouvrent à elle, Perséphone ne peut rien quand la terre se fend pour que surgisse le char d’Hadès, venu récupérer sa promise pour la plonger, avec lui, dans les abimes du monde des morts. Son hurlement parcourt terre et mer dans l’espoir que Zeus entende l’appel et lui vienne en aide. Déméter, qui ne semble mener une vie qu’uniquement tournée vers sa fille, perçoit la terreur qui transpire du cri et plonge dans une tristesse mâtinée d’angoisse. L’Hymne homérique à Déméter, raconte : « Déchirante, la douleur s’empara de son cœur; de ses mains elle arracha ses deux bandeaux sur sa chevelure divine, jeta sur ses épaules un voile sombre et s’élança comme un oiseau, par les terres et les mers à sa recherche. »

The Child is Gone (portrait of Demeter)
The Child is Gone (portrait of Demeter) – Megan Moore

Déméter sillonne les chemins du monde à la recherche de sa fille perdue. La dépression la gagne, l’anorexie rejoint la langueur d’un corps abandonné. La déesse laisse s’éteindre sa beauté, refuse le bain et va jusqu’à se mêler aux mortels. Des bouches d’Hécate et d’Hélios, elle apprend la vérité et se laisse couler dans le chagrin. La noirceur de ses journées n’a d’égal que le regard éteint qu’elle n’ose lever du sol. Avec elle, périclite la fertilité agricole. Elle néglige la santé des terres et les famines se répandent dans le pays.

“ Avec elle, périclite la fertilité agricole. ”

Déprimée, veule et attifée elle échoue à Éleusis. Elle croise le chemin de trois jeunes filles en fleur qui lui proposent de devenir la nourrice de leur frère. Arrivée dans la demeure familiale, la maîtresse de maison offre à la déréliction de la déesse, un fauteuil magnifique sur lequel elle refuse de s’assoir, ne dit mot et se perd dans son chagrin alors que ses hôtes l’abreuvent de paroles. Se fiant au récit que fît Clément d’Alexandrie, père de l’église, au IIIe siècle, Baubô, qui a accueilli Déméter, d’un geste osé lui redonna le sourire.

Baubô qui avait accueilli Déo (Déméter), lui offre du Cyceon, mais celle-ci dédaigne de le prendre et refuse de boire, plongée qu’elle était dans son deuil. Très chagrinée, Baubô se croit méprisée et, découvrant ses parties, elle les montre à la déesse. À cette vue, Déo, toute réjouie, accepte enfin, mais non sans peine, le breuvage, enchantée qu’elle avait été du spectacle.

Selon les textes, la servante Iambe tient aussi un rôle. Déballant un flot continu d’obscénités, elle aurait contribué à dessiner le sourire sur le visage jusqu’alors éteint de Déméter, mêlé au geste salvateur de Baubô. La déesse reprend goût à la vie et redonne sa splendeur à la terre, chassant les famines qui ravageaient les populations. Zeus doit intervenir. Il tranche, et décide que sa fille honorera son rôle de reine des enfers la moitié de l’année, tandis qu’elle retrouvera sa mère le reste du temps.

Ce que ce récit propose, c’est de rappeler l’alliance entre les « forces obscures » qui nous animent (l’énigme de notre création, la sexualité…) et l’intime solidarité qui nous unit à nos ascendants (« retrouver sa mère »). Ainsi, nous n’avons pas tant à nous battre contre ce qui nous a fait tels que  nous sommes, mais à en reprendre l’héritage, en le vivifiant – avec joie, humour et amour

Le récit compté ici reprend les suppositions les plus fréquentes, notamment en suivant les mots de Clément d’Alexandrie, mais beaucoup d’autres interprétations et théories existent, changeant quelques peu certains rôles.

Pierre-Nicolas Baudot

SignaturePN

Bibliographie :

Homère, « Hymnes à Déméter ».
Georges Devereux, « Baubô, la vulve mythique ».
Tobie Nathan, « Baubô » – Philosophie Magazine n°95. / http://www.ethnopsychiatrie.net/baubo.htm
Maurice Olender, « Aspects de Baubô. Textes et contextes antiques ».

 

Illustrations :

Magritte – Baubô
Megan Moore – The Child is Gone (portrait of Demeter)

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