Je vois la guerre en rose

Depuis près de vingt ans, la sublime Afrique des grands lacs, et notamment l’immense territoire congolais, se noie dans un bain de sang, sans cesse alimenté. Entre les conflits ethniques, les guerres de frontières, l’immense pauvreté de la population et l’infinie richesse de ses sols, la faiblesse des gouvernements et des infrastructures et la militarisation de l’économie informelle, le Congo se meurt. Six millions de personnes se sont éteintes sous le feu des armes, pour partie, face à la maladie et à la famille, beaucoup aussi. Si l’horreur est aussi terrible qu’ineffable, les témoignages des conflits ne s’affichent pas en une de presse en occident. Impossible d’expliquer ce silence qui couvre six millions de mort, oserait-on imaginer pareil silence face au même bilan en Europe ? Richard Mosse, naît en 1980 à New-York, en 2010 il publie la série « Infra », puis « The Enclave ». On y voit un Congo à la terre rose, où la végétation tend vers un fuchsia qui tranche singulièrement avec les soldats armés qui y marchent. 

8
« Le 1er Juin 1885, le roi Léopold II se réveilla en tout autre homme dans son palais de Laeken ; en plus d’être roi de Belgique, il était aussi à compter de ce jour le souverain d’un nouvel État, l’État indépendant du Congo. Cet État allait exister exactement vingt-trois ans, cinq mois et quinze jours : le 15 novembre 1908, il fut transformé en une colonie belge. Le Congo n’a donc pas commencé comme une colonie, mais comme un État, et d’ailleurs un des plus singuliers que l’Afrique sub-saharienne ait connus. »

« Une immonde saloperie, le Congo sous Léopold. 1885-1908 », extrait de « Congo, une histoire », David Van Reybrouck, Acte Sud.

11.jpg

En 1998, sur les séquelles du génocide Rwandais, nait celle qu’on appellera la deuxième guerre du Congo et qu’on considère achevée en 2003 alors même qu’elle change de forme pour devenir guerre du Kivu. Depuis, les conflits ne cessent d’agiter l’immense territoire congolais et celui de ses remuants voisins. Bon nombre de ces conflits trouvent leurs origines deux ans plus tôt, après que le gouvernement rwandais, majoritairement Hutus n’ait décidé d’éliminer les Tutsis du Front patriotique rwandais (FPR). Au terme du génocide, les rebelles Tutsis, venus du Rwanda, chassèrent leurs génocidaires Hutus, partis en fuite au Congo. Les Tutsis refusent de voir l’ennemie siéger de l’autre côté de la frontière et continue de poursuivre les Hutus à l’intérieur des terres congolaises. Le conflit Rwandais migre de l’autre côté de la frontière, les rebelles aussi. Ils entendent bien se venger et anéantir toute possibilité de voir éclore un nouveau génocide. Aussi, ils multiplient les exactions contre un peuple congolais qui décide alors de se soulever pour leur faire face et donnent naissance à des milices armées avec pour objectifs de repousser ce qu’ils considèrent comme une invasion venue du Rwanda. Les rebellions se multiplient, aussi contre le pouvoir en place avec le financement des pays voisins, pour former une consécution de conflits qui ensanglante le Congo depuis des années. L’Est du pays abriterait aujourd’hui près de 70 groupes armées, au milieu desquels la population civile spoliée.

5.jpg
« Stanley avait déplié une carte extrêmement provisoire qu’il avait dessinée lors de sa traversée de l’Afrique, une feuille en grande partie blanche sur laquelle seul le fleuve Congo et ses centaines de villages riverains étaient restituées avec précision. Ce fut sur cette feuille de papier que le souverain traça avec Stanley, à la hâte, quelques traits de crayon. On pouvait difficilement être plus arbitraire. Il n’existait pas d’entité naturelle, pas de nécessité historique, pas de conception métaphysique qui prédestinait les habitants de cette région à devenir concitoyens. Il n’y eut que deux hommes blancs, l’un moustachu, l’autre barbu, qui par une après-midi d’été, quelque part sur le littoral de la mer du Nord, relièrent quelques lignes au crayon rouge sur une grande feuille de papier. Portant, ce fut cette carte que Bismarck accepta quelques semaines plus tard et qui allait enclencher le processus d’une reconnaissance internationale. » 

« Une immonde saloperie, le Congo sous Léopold. 1885-1908 », extrait de « Congo, une histoire », David Van Reybrouck, Acte Sud.

7.jpg

Au centre de beaucoup de conflits locaux, le coltan. Un siècle après le caoutchouc. C’est un minerai noir duquel est extrait le tantale. On vous passera l’ésotérique langage des roches, mais le tantale est un métal très utilisé dans les équipements électroniques, notamment les téléphones et autres tablettes qui ont déferlé en occident ces dernières années comme les épidémies en Afrique. En clair, le monde entier en raffole et le Congo possède 80% des ressources mondiales. Au tout départ de la chaine, les immenses monstres de l’industries mondiales, au terminus : le coltan. Et entre les deux, les populations. Des miliciens sont payés pour terroriser, spolier et chasser les agriculteurs locaux. Donnant naissance à une guerre commerciale armée et à un véritable commerce de la mort. La vacuité des instances nationales et l’absence totale du gouvernement ont poussé le pays vers une économie militarisée, entrainant les infrastructures vers le vide total et faisant prospérer les épidémies. Plus de quatre des six millions des tués l’ont été à cause de maladie. « Le gens sont réduis au stade du « non-humain » pour qu’ils ne puissent pas raisonner et se sentent impuissants, désespérés et qu’ils abandonnent. »

6.jpg

« Cela n’a rien à voir avec l’appartenance ethnique. Ils tuent les villageois congolais comme ils tueraient des mouches. Vous voyez comment on écrase un moustique ?  C’est de cette manière exactement qu’ils tuent. La façon dont ils tuent les villageois n’a aucune importance du moment qu’ils peuvent s’en débarrasser et accéder aux ressources. Les mines existent, les gens ont toujours vécu ici. »

Kambale Musavuli, activiste congolais.

10

Les témoignages peuvent être écrits par milliers, tous sont identiques parce que rien ne change. Comme celui de cette femme, sur France Inter, racontant avoir été mise à la porte par son mari alors qu’elle lui racontait le viol dont elle avait été, la veille, victime. Les instances internationales sont inefficaces et les gouvernements occidentaux ferment les yeux. Laissant celle qu’on considérait comme le berceau de l’humanité en devenir le tombeau.

9

Pour diffuser, avec ses armes, l’ampleur de ces conflits, le photographe irlandais Richard Mosse présente en 2010 la série « Ifra ». On y découvre de magnifiques paysages congolais au milieu desquels, les groupes armés et les débris de guerre. La particularité de ces clichés, le filtre infrarouge Àerochrome inventé par Kodak soixante ans plus tôt. Originellement, cette pellicule servait aux armées pour détecter les camouflages ennemis. La végétation tend vers le magenta, les uniformes s’assombrissent pour faire naitre le contraste mais la couleur de peau demeure telle que nos yeux la voient. Donnant une crédibilité surprenante aux photographies. Richard Mosse fait ressortir la douceur des paysages, la beauté de la terre et sa pureté face à la noirceur des armes. Les soldats semblent complètement étrangers à ces terres et au calme qu’elles dégagent. On peut, aussi, y voire un sol gorgé de sang. Un ensemble qui apparait si paisible au premier regard et qui, rapidement dégage énormément de violence. Le genre ce scène que seuls les photographes savent rendre beau.

12

« L’idée de couvrir une histoire révèle la tâche d’un photojournaliste. Le journalisme est extrêmement important quand il s’agit de représenter un conflit. Mais ce n’est pas la seule stratégie disponible. Il y a un éventail de formes d’art au-delà du photojournalisme. Comme ils ne sont pas aussi concrètement instrumentaux que le journalisme, ils nous donnent beaucoup plus d’espace pour respirer. C’est très important parce que le monde est un lieu complexe. »

Richard Mosse.

13

Pierre-Nicolas Baudot

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Illustrations :

Richard Mosse, Infra (2010).

Bibliographie : 

« Congo, une histoire », David Van Reybrouck, Acte Sud, 2012
« Chronologie du conflit congolais », Arte, 22 octobre 2014.
« Partout ailleurs : 6 millions de mort au Congo », France Inter.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s