Shang Chengxiang, l’inconscient parle au réel

L’inconscient, ce monde si proche et si étranger. Un univers inexploré qui pourtant explique beaucoup. On l’ignore mais il nous fait. On y voit le berceau des passions, l’expression des désirs jusqu’au besoin de religion. Freud le définissait non pas comme un chemin enfoui où se sont perdus nos souvenirs mais plutôt comme le cimetière de ce que la conscience refuse d’accepter, et qu’elle se masquerait à elle-même, hypocritement. L’inadéquation de ces représentations avec les valeurs que tolère la morale les contraignent à être refoulées. Chez les psychanalystes notamment, l’inconscient a massivement nourri les thèses depuis des siècles. L’artiste chinois, Shang Chengxiang, a décidé traduire en peinture l’existence de ce monde dystopique en le conjuguant à l’onirisme.

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Les oeuvres de Shang Chengxiang sont partagées entre le sombre de la vie quotidienne, de l’extérieur et de la langueur de ses industries et l’explosion de couleurs des rêves. « Mes inspirations ne peuvent être dissociées de l’environnement où je suis né et où je vis encore. J’ai grandi dans le nord de la province chinoise du Liaoning, à Shenyang. Entre les années 40 et 80, c’était une ville très fortement marquée par les industries lourdes. Plus tard, avec les réformes qui ont émergé en Chine, l’industrie lourde est devenue insupportable. C’est à cette période que j’ai grandi et que j’ai commencé à subir cet environment pesant qui naturellement a pris une place importante dans mon inspiration artistique. Mes premières imaginations étaient faites de machinerie et d’environment métallique qui me poussaient vers des paysages métaphoriques. Notamment la relation qui lie l’homme à l’industrie, et plus largement au travail. Il m’est arrivé de peindre des animaux, pour faire apparaitre le parallèle entre nos existences et les leurs, plus pures et non obscurcies par l’omniprésence industrielle. Partant de cette réalité dure, j’ai imaginé que je pouvais peindre la combinaison de ces vies avec l’imagination. Comme si je peignais l’homme vu dans un miroir qui reflétait une image plus large, qui ajoutait l’imagination et le monde onirique.»

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Mais si Shang Chengxiang voit dans ces oppositions de couleurs le schisme entre l’industrie et l’onirisme comme expression de l’inconscient, sans être manichéen, il ne fait là que suggérer. C’est davantage la démarche à laquelle sont menés les spectateurs qui est recherchée. «J’aime créer un espace avec une zone de conflit entre les atmosphères. Cette sorte d’attente et d’opposition nous amène à former une reflexion. Nous essayons de comprendre, d’interpréter et nous entamons une reflexion qui nous mène à fouiller dans nos propres ressources à utiliser notre propre potentiel. Ce que je peins traduit un malaise qui est très présent chez les chinois, c’est une dualité qui apparait souvent. Et en tant qu’artiste, j’essaye de réveiller des émotions enfouies chez le spectateur et de faire apparaitre des chemins de réflexion jusqu’alors inexplorés. Ainsi je crée une connexion entre l’esprit de l’artiste et celui du spectateur. » 

Pour que le spectateur puisse se laisser happer par le tableau, et ainsi entamer son chemin d’interprétation, Shang Chengxiang travaille sur des grands formats. « Ça me permet de donner du poids au détail et de leur laisser la place de s’exprimer. J’utilise une peinture très épaisse, et quand je dessine j’utilise un petit crayon pour gagner en précision et laisser les marques des traits de crayon. Chaque peinture n’est finie que quand elle est devenue une image complète, quand elle a trouvé sa place. En fait, il y a trois étapes dans mon processus créatif, le calme avant la création. L’éruption pendant la création, toute l’agitation qui l’entoure. Et enfin le doute qui ensuite nait. » Le doute de l’oeuvre achevée. Les heures qu’il passe à les regarder, plus que de voir le détail technique, il faut sentir si elles sont achevées. La voir dans sa globalité pour déterminer si elle dégage la force qu’on voulait lui donner, si tout fonctionne.

 

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« Le rêve est une grande part de mon inspiration. Il y a treize ans, j’ai peint « le rêve du vent qui souffle », je n’avais jamais vu de palmiers en vrai dans ma ville du nord de la Chine. Je les voyais dans mes rêves, souvent. J’imaginais des bois colorés qui se balançaient dans le vent. Je marchais à la cime des arbres. J’essayais de le retranscrire sur papier au réveil, mais ce rêve de palmiers colorés, je n’arrivais pas à le peindre comme les autres rêves. Mais ce sont toujours des illusions, on n’a pas besoin qu’ils soient clairs. Je me rappelais de cette couleur, mais difficilement des détails. C’était une sorte de brouillard, un groupe de nuage de couleurs. Ça a marqué le début d’une série de peintures dans ce style. J’ai peint l’univers dont je rêvais et puis petit à petit, mes visions nocturnes étaient si présentes dans mes travaux que je l’ai peint. J’ai peint leur emprunte sur ma vie réelle, sur le quotidien. Leur irruption dans un contexte classique, banal, qui est boulversé par l’arrivée soudaine de quelque chose de nouveau, avec une matière perceptible mais pas palpable et des couleurs qui marquent le contraste. »

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Les rêves apparaissent comme un pont entre l’inconscient et le réel, comme leur expression la plus concrète en tous cas. « La perception subliminale est quelque chose de très compliquée. On a du mal à aborder l’idée de voir son inconscient. Je dirais que l’hypnose peut être l’une des approches, mais on doit faire face à des contraintes objectives. Les rêves sont un autre chemin vers l’inconscient, mais la plupart demeurent des émotions vaguement insaisissables. Beaucoup de choses importantes se cachent dans l’inconscient. Mais leur traduction en influences ou en agissements est importante. Je ne veux pas avoir l’air d’un Freud qui tente de trouver une théorie pour répondre à la question du rêve et de l’inconscient. Je défini l’inconscient comme un royaume à part que je ne cherche pas à atteindre ni à expliquer. Je le fais simplement apparaître dans mes travaux parce qu’on ne peut pas en faire abstraction sous prétexte qu’on ne peut le circonscrire. »

ABUIABACGAAgvcuQugUo5p3loQIwlBc4zg8.jpgPeindre l’homme et l’intervention des rêves dans son quotidien c’est le peindre dans son intégralité. Ne pas se contenter de la représentation physique mais intégrer ce qui le fait, mentalement aussi. « Je veux percer en profondeur la personne humaine, sous tous les angles pour peindre un être complet. L’inconscient et le spirituel font partie de cette représentation, la représentation classique de l’homme omet un pan majeure de son identité. L’idée est de trouver le language qui dépeint un tableau commun entre réalité et inconscient et des liens qui les unissent. La volonté générale de mes peintures est de trouver la véritable identité humaine. Ce sont des émotions que je souhaite faire passer aux gens, ne pas les placer uniquement comme un spectateur, mais les intégrer pleinement au tableau. La peinture doit trouver son sens dans leur regard, ce sont eux qui font réellement marcher le mécanisme. Les gens voient souvent cet univers du rêve, mais en Chine, je n’ai que peu de retours parce que les gens n’aiment pas parler de leurs sentiments et étaler leurs émotions. »

Pierre-Nicolas Baudot

 

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