Ce que l’Irlande va perdre avec le Brexit

Depuis la partition du pays en 1920, l’Irlande du Nord et la République d’Irlande ont construit une histoire commune noyée dans le sang et l’horreur des conflits. Avec le départ du Royaume-Uni de l’Union Européenne, une nouvelle page s’apprête à s’écrire dans l’histoire conjointe de deux territoires jadis unis. Le nord suivra le Royaume-Uni hors d’Europe quand le sud restera membre, introduisant ainsi de nouveau les frontières et les tensions qui les accompagnent. Économiquement aussi, les deux Irlande perdront sans doute beaucoup, comme pourrait le faire plusieurs pays du Royaume. En choisissant d’écrire son futur hors de l’Union, le Royaume Uni a hypothéqué celui des ses voisins.

Les profondes blessures des conflits

Aujourd’hui scindé en deux, le territoire irlandais a longtemps été le théâtre de conflits. Proche de nous, au milieu du XXe siècle, la religion embrasait le pays. L’Irlande du Nord est restée fidèle au voisin anglais quand la République d’Irlande, au sud donc, voulait les bouter hors des terres et rêvait d’une Irlande libérée. Au milieu des années 60, catholiques et protestants se heurtent. Les uns réclament la reconnaissance de leurs droits civiques en blâmant l’oppression dont la minorité qu’ils sont est victime, quand les autres refusent la moindre concession par peur d’être, plus tard, contraints à la réunification. Les catholiques sont discriminés socialement et économiquement et sont parqués dans des ghettos. La répression des catholiques par des autorités acquises à la cause protestante s’intensifie et la haine réciproque est exaltée. Un climat d’extrême tension qui couve l’horreur d’une guerre civile. Dans la banlieue de Derry, se dresse le Bogside. Un ghetto où sommeille la colère catholique et où les affrontements sont devenus quotidiens. Là-bas, la grande pauvreté a prospéré. En novembre 1969, les hommes en noir de la police assaillent les Bogsiders qui, tapis derrière des barricades, font s’abattre des pluies de pavés. Parmi eux, beaucoup sont de jeunes gens aux visages couverts par des écharpes. Ils n’ont pas vingt ans. On semble presque jouer au policier et au voleur avec l’armée anglaise. On joue, on court les uns après les autres et parfois on tombe. Mais le jeu s’arrête quand celui qui est tombé ne se relève pas. Le Bogside est le nid de conflits qui s’étendront bientôt à toute l’Irlande du Nord, jusqu’à Belfast. L’armée républicaine irlandaise, l’IRA, qui rêve de chasser les anglais hors d’Irlande, est attendue comme le sauveur des ghettos. Mais elle ne vient pas. Son organisation chancelle et l’action politique prend le pas sur les volontés militaires. Elle est en pleine reconstruction. Pacifistes et militaires s’écharpent et laissent l’ennemie anglais poser pied, de nouveau, à Belfast. L’armée envoyée par Londres vient défendre les catholiques. Lors d’un échange de tir, le feu des armes anglaises laisse rapidement la place au froid que la mort de cinq civils, tombés sous les balles anglaises, vient de jeter. Un tournant dans le conflit Nord Irlandais. L’armée anglaise perd son costume de sauveur, repris par l’IRA qu’on rêve de voir en justicier. Elle est divisée depuis quelques années, les porteurs d’armes se sont distancés des politiques et entreprennent de faire feu sur l’envahisseur anglais. Il faudra attendre 1998 pour que l’accord du Vendredi saint scelle l’autonomie Irlande. L’Angleterre reconnait alors que le pays est seul juge de sa situation et peut, à lui seul, gérer les conflits entre nord et sud sans que n’intervienne la couronne anglaise. 20 ans après la fin des conflits armés, la vitrine politique de l’IRA, le Sinn Féin multiplie les diatribes pour discréditer un Brexit qui pourrait tisonner les vieux démons irlandais.

« Brexit means borders »

Hélas, les tensions irlandaises sont bien plus amples que le long conflit entrepris dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’abolition des frontières permise par la libre circulation européenne avait largement contribué à donner du poids au processus de paix. En regardant ce que l’Europe a apporté à l’Irlande, à son économie et à l’apaisement de son climat social, on mesure ce que le Brexit lui fait perdre. Pour ce qui est de la paix, déjà. La renaissance des frontières fait ressurgir les tensions inhérentes à un pays divisé en son sein. Économiquement, l’Irlande perdra aussi beaucoup. Le lien entre apaisement sociale et bonne santé économique n’est plus à démontré et le contrecoup que subiront les économies irlandaise et nord-irlandaise, ne pourra conduire qu’à une exaltation des tensions sociales. Aussi, les entreprises nord-irlandaises voient apparaitre un désavantage comparatif (par opposition à la théorie de Ricardo). Avec les frontières, peuvent revenir les droits de douanes. Ainsi, pour les européens le prix des produits nord-irlandais pourrait augmenter, contraignant la demande à chuter. L’importante baisse qui guette fera fleurir chômage et baisse des revenus. Aussi, les nord-irlandais frontaliers n’iront plus faire autant d’emplettes chez le voisin du sud, comme la République d’Irlande ne consommera plus autant au Nord. Faisant encore baisser la consommation. Les facilités de transport des marchandises conjuguées au Marché unique avaient créé suffisamment d’emploi pour faire s’écrouler le chômage. La frontière jadis redoutée est devenue leur richesse. Chaque semaine, c’est un milliard de marchandises qui quitte l’Irlande pour l’Angleterre, et 15% de ses exportations. Le Sinn Féin, ancien IRA, avait entrepris une campagne d’affichage qui criait « Brexit means borders » (« Brexit veut dire frontières »). La chute du livre sterling, déjà constatée, atteint aussi nettement le pouvoir d’achat anglais en Irlande et devrait impacter sensiblement les exportations irlandaises. L’avenir économique s’en retrouve donc potentiellement assombri, entrainant avec lui un risque social. En sortant de l’Europe, le Royaume a entrainé avec lui ses partenaires commerciaux, rendant précaire leur paix sociale.

Au Sud, pour échapper à la restitution des frontières, le Sinn Féin imagine une Irlande unie. Ce qui est loin de faire rêver la majorité protestante du Nord qui n’a d’yeux pour le Royaume Uni bien plus que pour l’Europe. Pourtant, le Royaume pourrait se désunir. L’Écosse notamment a maintes fois exprimé son opposition à la couronne anglaise. Au Pays de Galle, la voix du parti travailliste (qui n’est cependant pas majoritaire) réclame que le Brexit puisse être l’occasion de quitter le Royaume Uni. Bien plus au sud, Gibraltar mesure la catastrophe que cela représenterait pour la petite enclave qu’il demeure et a voté à 95% contre. La solution pourrait alors être de rallier l’Espagne pour accéder à son marché. En décidant d’éloigner son futur de l’Union européenne, le Royaume Uni a hypothéqué celui de ses voisins et pourrait couver là l’aube de son éclatement.

Pierre-Nicolas Baudot

Bibliographie : 

« Le Monde », jeudi 9 juin 2016, page 12. 

France Culture, « La fabrique de l'histoire » - L'Irlande, 2014. http://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/irlande-24

Les soldats de l'IRA, réalisé par Peter Taylor & Andrew Williams (1997) - 1h56

« Libération », 29 juin 2016, page 27. 
http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/24/dans-la-presse-irlandaise-le-cauchemar-du-brexit_4957697_4872498.html

http://www.courrierinternational.com/article/brexit-en-irlande-du-nord-redoute-le-retour-de-la-frontiere

Illustration :

Time Magazine
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