Qui décide de l’avenir du monde ?

Les États, comme les entreprises, ont des coûts à payer. Mais, leurs caisses sont aussi garnies par les recettes. Et quand le second dépasse le premier, ils gagnent. L’ésotérique discours économique voudrait qu’on parle de recettes excédentaires. Pour les gérer, on a créé les fonds souverains. Il s’agit de fonds d’investissements que dirigent les États. La masse financière que cela représente est alors dotée d’un incroyable pouvoir. Celui de décider de l’avenir du monde. Rien que ça. Par leurs investissements, ces fonds souverains décident de la pérennité d’un secteur, de l’éclosion d’un autre ou, loin des sphères financières, des jours prochains d’une planète qu’ils, pour une partie, mènent à sa perte. Ils règnent en maitres sur la géopolitique mondiale et s’en voit alourdi, leur poids dans les rapports de force qu’ils mènent avec les puissances négociatrices. En menant le monde, ils misent sur le long terme, préservant leur avenir, réduisant celui des autres. 

En 1953, le Koweït se noie dans l’or noir. Le pétrole dégage d’importants revenus. Le pays, alors encore sous protectorat britannique, décide de créer un fonds d’investissement, le Koweït Investment Authority (KIA), géré par l’État, avec comme ambition de faire fructifier ces aubaines. Alors que la période est faste, nul n’ignore que le futur pourrait s’obscurcir, notamment lorsque les puits de pétrole seront taris. En 1970, KIA donne naissance à la Reserve Fund for Future Generation (soit une réserve financière pour les générations futures, pour ceux qui ont pris allemand LV1). L’objectif est de diversifier les revenus du pays en se tournant vers la finance. Il est géré conjointement par des membres du gouvernement et par des représentants du secteur privé nommés par les ministres.
Le principe est simple, l’État dispose d’importantes recettes. Il les investit sur les marchés mondiaux, de façon à ce qu’elles ne dorment pas dans les banques mais qu’elles se multiplient. Et en privilégiant les investissements de long-terme sur des marchés d’avenir.

Trois ans plus tard, les îles Kiribati, face à l’importance des revenus dégagés de l’exploitation du phosphate, fait de même. Une vingtaine d’années plus tard, lorsque les mines ont été épuisées, le fonds d’investissements, lui, perdure. Aujourd’hui, il gère encore plusieurs centaines de millions de dollars dont les rentes seules servent à combler les besoins de l’État. Les fonds souverains sont nés des revenus du commerce de matières premières avec l’idée d’assurer la pérennité de la nation.

Quelques années plus tard, les hydrocarbures ont toujours leur place sous le soleil, mais les marchés asiatiques rétorquent. Les produits manufacturés chinois se déversent sur le monde. Les coûts de production sont lilliputiens en comparaison des entreprises occidentales. Les prix de vente aussi, donc. De cet essor, naissent les fonds souverains chinois qui se placent, aujourd’hui encore, dans le top 5 mondial. Les pays qui ne goûtent pas aux juteux hydrocarbures trouvent aussi un intérêt à ces fonds. Les réserves de changes dégagent des excédents. Elles sont composées d’une partie dite nécessaire. Grossièrement, un minimum qu’on juge indispensable à la bonne conduite des politiques, une marge de manœuvre, ou dans un souci de précaution. Au-delà de ces réserves, des excédents. Elles sont peu rémunérées, il est intéressant pour les fonds souverains de les placer dans un souci de rendement plus élevé. Cette arrivée tonitruante des produits chinois a significativement contribué à l’envol des fonds souverains.

La rémanence du modèle

Dans les années 90, les dix plus grands fonds souverains pesaient quelque 500 milliards de dollars. 20 ans plus tard, à l’aube de la crise de 2008, le montant grimpait à 3.000 milliards. En parallèle de l’explication asiatique, aux premiers jours du vingt-et-unième siècle, le baril de pétrole montait en flèche emmenant avec lui les masses financières et ainsi se remplissaient encore les caisses des états. Entre 2000 et 2008, il s’envolait de 334%. Lorsque la crise a secoué les économies occidentales, le capital des banques s’est trouvé affaibli considérablement, nécessitant l’aide pécuniaire des fonds souverains, pour la bagatelle de quatre-vingt-dix milliards de dollars. Plusieurs fonds s’emparent alors du capital des banques, à hauteur d’une dizaine de pourcents pour les principaux. GIC (Singapour) reprenait 8,6% d’UBS quand CIC (Chine) prenait 10% de Morgan Stanley. Les jours heureux des fonds souverains font des jaloux. Entre 2010 et 2014, dix-neuf nouveaux débarquent. Ils devraient être autant à suivre dans les années à venir.

Où coule l’argent du pétrole ?

Si le fonds souverain norvégien, le premier du monde, s’applique à investir proprement, en évitant soigneusement les marchands d’armes ou les vendeurs de cigarettes qui trustent sa liste noire, les États qui se tiennent éloignés des régimes démocratiques ne peuvent en dire autant. En tête, les monarchies du Golfe, assoiffées d’or noir et avides de dollars. Le vendeur d’armes EADS ne s’en plaint pas, les sociétés pétrolières qui font vivre bien des fonds souverains, non plus. À Abu Dabi par exemple, on finance massivement les hydrocarbures, et majoritairement le pétrole. Ce même pétrole qui fait pleuvoir les dollars dans ces pays. Ils assurent la pérennité du secteur, celle de leur fortune pendant que la planète n’a plus que l’onirisme pour voir vert.

Les horizons s’obscurcissent. Le monde ne semble pas prêt à abandonner son biberon de pétrole quand les conflits ne devraient pas tarir, nourris par les marchands d’armes. Qui pour intervenir ? Le rapport de forces n’est pas si évident. Les puissances dominantes ne vivraient pas sans or noir. Difficile alors d’exiger que les investissements se dirigent vers des activités plus saines. Mais si vendeurs et acheteurs s’y retrouvent, le pétrole coule.

Pierre-Nicolas Baudot
Illustration (géniale) de Isabel Farfan.

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