Comment rêve un aveugle ?

Nous, voyants, percevons le monde tel qu’il nous apparaît. Les rêves se font d’un assemblage d’images vécues qui transpirent de ce réel. La perspective épargnée de cécité n’imagine autrement le rêve que comme un monde visuel et ne conçoit ce monde autrement qu’imagé. Mais alors, comment ceux qui n’ont jamais vu construisent leur univers onirique ? Se pose alors la question du lien entre image et imagination. Celle aussi de la définition de la norme. 


Le rêve, tel que nous, voyant, le percevons est un amas d’images, un monceau de souvenirs mâtinés d’imagination qui nous apparaît comme une représentation. Avant même de créer quelque émotion chez l’endormi qui rêve, il s’agit d’une présentation imagée, comme un substrat aux interprétations. Partant de cette définition du rêve tel qu’il nous apparaît, comment imaginer que les aveugles aussi puissent avoir accès aux mondes oniriques ? La vue est, avec le toucher, le seul sens qui nous donne directement accès aux choses telles qu’elles sont, atténuant ainsi au paroxysme le subjectif. L’odorat, en revanche, nous permet d’assimiler une senteur à un objet, une mets voire une situation, parce qu’interviennent les souvenirs. Il est associé. En ce sens, seuls le toucher et la vue nous font apparaitre les choses dans leur réalité indépendante. Mais, le toucher ne trouve son sens que dans la garantie de la vue. En touchant une chaise, je me la représente comme je la perçois dans l’espace parce que je l’imagine baignant dans son environnement. Comme dans le quotidien, le rêve laisse une place fondamentale à la vue qui peut ensuite asservir dans des amplitudes sans commune mesure, les autres sens.

C’est la vision qui permet l’imagination, cette combinaison d’images perçues, même vécues, qui ensemble donnent un tableau nouveau. Aussi allogène au réel que soit l’une de nos pensées, elle n’est que la combinaison d’éléments purement réalistes. Est ainsi faite la définition admise de l’imagination de laquelle naissent nos rêves. Mais, ce n’est alors que la définition du voyant qui l’a construit de ses expériences propres, imaginant que l’aveugle se sent comme amputé de ne pas avoir l’heur de voir. Or, l’aveugle de naissance définit sa normalité sans vision oculaire. C’est de ce schisme entre les définitions de normalité que naît le handicap. L’aveugle dans sa solitude ne manque de rien, il manque face à ceux qui ont. Si personne n’était doté de ce sens de vision, l’absence de perception n’aurait aucune légitimité à être relevée. Suis-je handicapé parce que je ne vole pas ? De même, moi l’homme aux cinq sens, suis convaincu d’être dans la norme. Mais l’hypothétique homme du futur qui, comme le jure Darwin, aura évolué jusqu’à acquérir un sixième voire un septième sens, me percevra comme handicapé puisque doté de seulement cinq sens. C’est face à la masse que  s’exprime le handicap de la cécité. Nous avons, comme voyants, défini la norme comme celle de la vue. Ainsi sont construites nos sociétés, comme nos attentes, adaptées à nos capacités. De ce fait, sur le marché de l’emploi comme dans la quasi-intégralité des situations, le voyant a des capacités plus adaptées, puisqu’il a construit les attentes en fonction de ces mêmes capacités. En ce sens, l’aveugle est handicapé, relativement aux autres puisque sa perspective n’est pas incluse dans la construction de la société.

« Je rêve de ce que je vois. L’aveugle ne voit rien. L’aveugle ne rêve de rien. »

Pour en revenir aux rêves, entendons que l’aveugle aussi est asservi à ce phénomène du rêve. Du point de vue du voyant, on pourrait penser qu’il rêve de rien. Si nous rêvons de ce que nous avons vu, lui qui n’a rien vu ne rêve de rien. Mais on adopte là l’angle de celui qui voit s’imaginant privé de vue, donc amputé de l’un de ses sens, le condamnant à un monde ouaté. Or, de son point de vue, l’aveugle ne manque de rien. Il constitue donc ses rêves de ce qu’il a. De la même manière que nous rêvons de ce que nous voyons, il rêve de ce qu’il sent, qu’il touche ou qu’il goûte. La vision étant le sens fondamental, nous faisons l’économie des autres sens. Puisque le monde dans son ensemble nous apparaît instantanément, nous ne fournissons pas l’effort de le découvrir (pleinement) par des sens autres. Effort auquel est contraint l’aveugle. Les études affirment que la perte d’un sens entraîne le développement des autres. Ainsi, les aveugles entendent mieux que nous, non pas nécessairement au sens premier, mais suivant l’idée selon laquelle ils portent davantage d’attention aux sons, à leur origine et à leur finalité. Comme nous l’exprimions plus tôt, des rêves transpirent émotions et affects, l’image étant un substrat pour le voyant. Mais le visuel n’est pas la seule clé d’expression des émotions. Du côté de chez Swann, l’odeur et le goût font jaillir souvenirs et émotions à la mémoire Proustienne. Cela s’entend parce que l’imagination naît de la représentation que l’on se fait du monde. Et il est naturel pour les voyants de se représenter le monde comme une image, de la même façon qu’il est naturel pour les non-voyants de se représenter le monde avec leurs sens. Ils rêvent alors le monde qu’ils entendent, qu’ils sentent ou qu’ils touchent.

Pierre-Nicolas Baudot

Illustration : 
David Delruelle 

Bibliographie : 

Guillaume von der Weid, philosophe et enseignant à Sciences-Po.

Thierry Faivre, Clinique Lyon-Lumière, dans La Recherche, numéro 383, février 2005. 

 

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