Regarde, l’avenir est derrière nous

Noyée dans l’immensité du Pacifique, une île. Le silence de l’océan comme seule réponse et de l’eau à perte de vue. L’île de Pâques, à quelque trois mille kilomètres des côtes chiliennes, se présente comme l’un des lieux habités les plus isolés du monde. Si le problème du voisinage a donc vite été étouffé, une infinité de questions patiente sans réponses. L’une d’elle demande comment cette civilisation a bien failli être rayée d’un monde qui ignorait son existence. Les études qui, portées par des équipes de chercheurs, se sont succédé convergent vers une possibilité. Celle selon laquelle ils auraient scié la branche sur laquelle ils étaient assis, ça ne vous rappelle rien ni personne ? 

Dans les livres d’histoire, l’île de Pâques nait un dimanche de 1722, jour de Pâques, quand la compagnie néerlandaises des Indes orientales décide de jeter à la mer trois bateaux. l’Arend, le Thienhoven, et le Afrikaansche Galey emmenés par Jakob Roggeveen à la quête de la Terra Australis. À la Renaissance, les cartographes puisent dans les travaux de leurs illustres ancêtres pour dresser les cartes d’un monde qu’on imagine bien au-delà de nos connaissances. Aristote énonçait l’idée, popularisée par Ptolémée, qui jure que le sud possédait un continent immense comme ceux que bordent les mers du Nord. Jusqu’au XVIIIe siècle, la Terra Australis a sa place sur les cartes. Les Pays-Bas chargent le bon Jakob, navigateur et condottiere de poser pied sur cette terre. Sa route est parsemée d’îles et d’archipels parmi lesquels l’île de Pâques qui ne fait donc irruption dans les livres d’histoire, qu’à compter de ce jour-là.

Sur place, il promet avoir vu quelque deux ou trois mille hommes. Recoupées, les différentes études datent la présence des premières âmes entre 800 et 1200. On a vu des datations plus précises mais cet écart s’explique par les différentes méthodes et les éventuelles pollutions qui pourraient altérer leurs résultats. Ces populations seraient issues de migrations polynésiennes mâtinées de peuples débarqués du Chili. Même si on espère ce liminaire dénué d’inanité, nous passerons sur les diverses croyances quant aux peuplements et à leur histoire en terre insulaire.  Retenons seulement que ces peuples, quelle que soit leur terre mère et loin d’être ostracisés, vivaient du voyage. À une époque où le ciel n’était que le royaume des oiseaux, seule la navigation pouvait les mener jusqu’à l’île de Pâques. Des embarcations de bois sans lesquelles ils ne pouvaient perdurer. Pas un problème quand on vit sur une terre qui laisse échapper une flore tropicale riche en arbres. Mais quand vous arpentez les sinueux chemins de l’île, l’horizon est criblé des centaines de Moaïs qui font la célébrité de l’île autant que son mystère. Ces géants de pierre, taillés dans le cratère du volcan Rano Raraku, se dressent aux quatre coins de l’île pour incarner les esprits de leurs ancêtres. Déjà, dans la culture polynésiennes les statuts sont très présentes, mais jamais dans de telles dimensions.

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La légende orale locale voudrait qu’elles aient, portées par l’esprit qu’elles honoraient, marché seules. Des mots que la postérité, assez peu friande de ce genre de théories, balaye rapidement. Mais comment de tels colosses ont pu être acheminés un peu partout sauf aux abords de la carrière dont ils sont sortis ? Et ce avant même que l’idée de la roue n’ait surgi de l’inventivité humaine.  Plusieurs théories s’accordent pour dire que les habitants les auraient fait rouler à l’aide de rondins de bois. Une technique qu’ils utilisaient déjà pour sortir leur pirogue de l’eau, et qu’il est donc aisé d’imaginer transposée à la roche. En 2000, un documentaire montre une équipe de chercheurs reproduisant cette méthode avec succès, la faisant largement accepter par la communauté scientifique. Des rondins taillés dans les arbres, naturellement. Pour déplacer un Moaï, on coupe une poignée d’arbre, une peccadille en somme. Mais la consécution se mue en imprécation. En coupant la branche sur laquelle ils avaient basé leur société, ils se sont coupés du monde précipitant leur avenir vers l’obscure.

Une société qui consomme ses ressources inconsciemment jusqu’à un point de non-retour qui la mène au déclin, ça ne vous dit rien ? Bingo, la nôtre. Quand l’impératif du résultat instantané plonge dans l’oubli les enjeux du futur. Ou quand les grandes fortunes biberonnent leur salaire à des hydrocarbures qui brûlent à petit feu la terre qui nous porte, par exemple. À une échelle incomparablement plus importante, nos sociétés reproduisent ce qui a déjà était source de malheur. Quand la vacuité des discours s’entremêle à la veulerie des actions gouvernementales qui s’en voudraient de froisser les riches industriels, l’avenir s’assombrit. Il ne sera plus l’heure de formuler des regrets quand le dernier arbre sur terre sera abattu.

Pierre-Nicolas Baudot

Bibliographie :

Les bateaux de nuit de Nam Hoang, éditions du Coléoptère (1938)
L’énigme de l’île de Pâques – Le Monde, 29 juin 2012.
Documentaire, Andy Awes (États-Unis, 2011, 52 minutes) – France 5

Illustration : 
http://nightgem.skynetblogs.be/archive/2007/04/09/dessine-moi-le-moai-de-paques.html
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