New-York, sa mélodie urbaine 

Steve Reich arpentait les rues du New York qui l’a vu naître, magnétophone solidement accroché au bout de son épaule, à la recherche des sons des bruyantes allées américaines. De ses enregistrements, il tirera la mélodie qu’il perçoit. Il les sample, les accorde, les couple avec les instruments traditionnels et donne naissance à City Life. La géniale composition enfantée de la symphonie urbaine, du talent de Reich, aussi. 

En 1936, de l’union d’un avocat juif et d’une étoile de Broadway, naît Steve Reich. La séparation de ses parents, un an seulement après que naissance lui ait été donnée, le pousse à grandir entre l’immense New York de son père Léonard, qui déléguera l’éducation à sa gouvernante et la non moins impressionnante Los Angeles de sa mère. Fils d’une actrice, chanteuse et compositrice, il hérite du virus artistique. Le piano qui lui est appris ne l’intéresse que moyennement, mais il ne cache pas ses sentiments pour le jazz. À sa quatorzième année, il crée son premier groupe, avec ceux qui lui ont fait aimer le jazz. Il en est le batteur. Il se découvre un goût prononcé pour le rythme, les percussions. Il ira jusqu’au Ghana apprendre le tambourinage. Un amour pour l’électronique, aussi. Vite, il le mariera aux instruments traditionnels, le piano notamment qu’il n’a pas abandonné. Se rajoute à ça, l’expérience urbaine. Ses travaux resteront intiment liés aux dimensions sonores des rues.

80 années plus tard, Steve Reich est resté, pour le grand public dont ma plume naïve et bourrine illustre le barbarisme aujourd’hui, comme le créateur de City Life.

Depuis 1965, les bruits urbains sont le socle des compositions de Reich, le métronome, la base rythmique. Seulement, ils sont joués, créés. En 1980, City Life n’est pas encore dans les pensées les plus enfouies de son créateur que Steve Reich commence ses premiers enregistrements. Par intérêt pour ce qu’il appelle la « mélodie langagière », il enregistre des voix de plusieurs pays. Bien avant lui, le vingtième siècle était encore frais quand George Gershwin utilisait les klaxons des taxis dans « Un Américain à Paris ». Marié à l’intérêt qu’il donne aux bruits extérieurs, à la dimension sonore d’un monde remuant et à cette fameuse mélodie langagière, Steve Reich songe à approfondir le travail de son ainé.Il s’en ira vagabonder dans les allées de New York.

« La circulation, c’est comme un violoncelle et une contrebasse. »

D’une imposante sacoche noire accrochée à son épaule et alourdie par le magnétophone qu’elle contient, s’échappe un casque ajusté aux oreilles perchées plus haut. Posté à un carrefour, assis à une terrasse ou sillonnant la Grande Pomme et son métro, il capture le bruyant quotidien d’une ville moderne. Un klaxon de Porsche dont il tire une fierté non dissimulée, un crieur sur le boulevard, une porte qui claque, un moteur ronflant, les crissements d’un pneu ou le choc du marteau sur un clou. Dans son studio New-Yorkais, il dispose ses sons sur les touches d’un synthé, et une fois accordés, arrangés du moins, il les lie aux notes. « La circulation, c’est comme un violoncelle et une contrebasse », lâchait-il sur Arte. D’un moteur, il tire un do.

Dans l’esprit de Steve Reich, le bruit urbain est une musique. Ses composants, de nouveaux instruments. Quand nos sens sont heurtés par le bruit monotone d’un moteur, les tintements du métal, l’horrible champ d’un marteau piqueur ou le grincement d’une porte mal huilée, Steve Reich parvient à déceler la musicalité qui s’y terre et qui saura accoucher d’une symphonie. Mais son idée n’est pas de faire chanter ces bruits-là, il les mélange. Il les « sample » comme disent les gens de la musique. Avant que nos artistes chéris ne s’adonnent à sampler la voix rocailleuse d’un béni l’abbé Pierre ou les discours enragés d’un politique porté par une foule criarde pleine d’espérance, Steve Reich samplait la ville. Notez que la pratique s’est démocratisée assez récemment. À ces samples, sont jointes les notes qu’il reconnait. Du do qu’il dégageait d’un moteur, nait une composition. C’est le point de départ.

Cinq actes plus tard, Reich achevait l’œuvre. Il la fait jouer en live, les sample sont diffusés, s’échappant des claviers menés des mains de ses musiciens. Couplé à cette bande diffusée, les 18 membres de l’orchestre s’ajustent. La composition, aussi innovante qu’aboutie, restera comme l’une des pierres angulaires du genre minimaliste, et Steve Reich l’un de ses architectes.

Écoutez City Life par-là.

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