Figer le témoignage urbain

La photographie a cet immense don de raconter des milliers de choses sans jamais rien dire. Un témoignage figé qui suggère, laisse penser. Qu’est-ce qui transpire de ce visage creusé, presque nervuré ou de la fille assise au fond du train qui laisse balader son regard à travers les vitres. La ville, cet immense terrain de jeu d’artiste, recèle d’instant à capter, d’émotion à raconter. Cédric Roux nous aide à dresser un portrait de la photographie urbaine et nous raconte sa manière de l’appréhender. 

Cédric Roux approche de sa 34e année. Les 33 précédentes, il les a passées en région parisienne. Nombre d’entre elles ont été occupées à admirer le travail des photographes de rue. Regarder, seulement. La peur de ne pas réussir à capturer ce qui lui plaît tant chez les autres maintien cette distance avec l’appareil. Il faudra attendre que les cadeaux de proches le mènent jusqu’à New-York, dont les allées ont longtemps façonné son inaltérable goût pour la ville, avant que le pas ne soit franchi. Quatre ans plus tard, il n’a pas quitté sa boite, pour garder « une certaine tranquillité, du recul, explique-t-il. Ça me  permet également de ne pas accepter des choses qui ne me plairaient pas parce qu’elles me seraient nécessaires financièrement ». Mais la photographie, parce qu’elle est une passion, ne se pose pas en option. Elle n’est pas une alternative au travail.

« Chaque journée est inconsciemment consacrée à la photo. Mon esprit est sans cesse dans l’observation lorsque je marche, je regarde les gens, le décor que les villes m’offrent. En réalité, je reste sans cesse à l’affut d’une scène, d’une idée de mise en scène. Tout peut être une source d’inspiration, qu’elle soit directement photographique, ou pour promouvoir mon travail, me mettre sur la voie d’un projet qui pourrait voir le jour ».

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Aussi passionnée soit-elle, sa photographie est avant tout un témoignage. L’expression pixelisée de l’émotion, qu’expriment un visage creusé par le poids des années, la langueur d’une promotion étudiante un jour d’examen, ou la palpitation de deux cœurs qui séparés se retrouvent. La photographie a cette aisance à laisser penser. Suggérer, mais laisser imaginer. Quel est cet inconnu sur la photo ? Pourquoi un début de sourire s’entame au coin de ses lèvres ? Quelle vie l’a mené ici ? Les visages figés sur un papier glacé se muent en pensées, en émotion, en rêve parfois même, chez le captif.  « J’adore la rue, cet endroit où tout le monde se mélange, se retrouve et peut se croiser. Elle offre à ceux qui font attention tellement de scènes inattendues, belles ou simplement marrantes. »

Dans des journées imprimées par le rythme effréné des sociétés surproductives. Quand les emplois du temps se superposent et que les secondes de vide ne supportent pas de ne pas être comblées. On n’a pas le temps. Voilà ce qu’on dit, qu’on n’a pas le temps. Qu’on est pressé. Pressé de sauter dans sa dernière berline, celle qui nous conduira à l’open-space où on s’échinera  à remplir le fichier Excel qu’on nous ordonna, à la machine à café du matin, de mailer à Martine de la compta pour qu’on puisse l’inclure au PowerPoint de la réu’ de demain sur le merchandising du dernier produit révolutionnaire de la journée. Le tout, pour achever de payer le crédit qui court depuis qu’on a craqué sur cette même berline qui nous porte au travail. Bref, on court quoi. Le photographe, lui, fige. Il prend le temps. Le temps de regarder, de s’intéresser, d’imaginer. La rue, ce lieu où échange et hyperactivité sont mâtinés, se prête idéalement à cet arrêt dans le temps. D’où le culte que lui voue Cédric Roux. « J’aime les gens, j’aime les photographier ou photographier leur réussite. Je suis issu de la région parisienne, j’ai grandi au milieu de cet environnement urbain et avec des gens de tous horizons. Je ne demande jamais d’autorisation à mes sujets. Je m’attache juste à ne pas prendre de photos pouvant porter atteinte à leur dignité. C’est pour ça que je ne prends quasiment pas de sans-abris. New York est l’endroit où je me sens le mieux sur terre, ça donne un aperçu de mon amour de la foule, des hommes et de leur construction. Je pense aussi que c’est générationnel. Je suis marqué et touché par les artistes de mon époque et l’époque actuelle est très orientée vers l’urbain ». 

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En photographie urbaine, les émotions ne transpirent pas que des visages humains, elles peuvent aussi être suggérées par l’évocation de leur présence. La trace d’un passage, l’imaginaire qui commence alors. « En fait, considérer qu’une photo est réussie est un cheminement assez complexe pour la photo de rue. Pour ma part, je la considère réussie si elle me touche, si elle touche les gens qui la voient, si elle procure un sentiment, une réaction, même juste un sourire. » Forcément, au début on se cherche. Entre ce qui a été fait, ce qu’on aime et ce qu’on veut voir les gens aimer. « Lorsqu’on débute la photo de rue, on prend beaucoup de photos, puis on en jette beaucoup. Heureusement nous sommes à l’ère du numérique. On multiplie les chances d’obtenir un Moment, un Instant.
Puis lorsqu’on progresse, on apprend quoi regarder en fonction du style que l’on s’est créé. Personnellement, j’aime jouer avec l’entourage des sujets, les murs, une porte, un affichage ou une vitre. J’aime les interactions entre les gens, les scènes de couple, ou quand divers éléments d’une photo sont en contradiction. »

Pour que l’émotion offerte soit la plus sincère possible, donc la plus impactant suppose-t-on, il est nullement question de mettre en scène. Ni usage d’acteur, ni manipulation de scénographie. En revanche, quand l’appareil s’éteint, le photographe s’active encore. « Mon traitement photographique est très souvent le même, c’est comme ça que je me suis créé une sorte de signature. Il y a un travail autour du contraste ou des nuances de couleurs.  J’apprécie énormément jouer avec la lumière, mais je suis très instinctif dans ma façon de travailler. Cette façon d’être est, en majeur partie, due à mon manque de connaissances techniques. J’ai appris à faire des photos tout seul, juste en regardant des tonnes et des tonnes de photographies et ensuite en jouant avec mes différents boutons de réglages. J’ai travaillé énormément en noir et blanc à mes débuts. J’y trouve une zone de confort. N’en déplaise à certains, je trouve la photo en noir et blanc plus facile ». La couleur gagnera ensuite ses photos pour qu’aujourd’hui, l’un et l’autre se côtoient. Mais c’est avec son premier amour d’un noir et blanc qu’il parvient à capter sa pièce maitresse. Celle que son public chérira, en tous cas.
« Elle représente vraiment ce qui me donne envie de faire de la photo. Il s’agit de 2 jeunes adolescents qui s’embrassent au fond d’un tramway de San Francisco. Ils semblent seuls au monde».

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L’an passé, il tentait d’exposer l’un de ses travaux à Paris. « J’ai essayé d’exposer une de mes photos sur le pont des Arts qui était alors couvert de planches en bois, couvertes elles-mêmes par des tags. Ayant fait une photo qui avait un bel accueil sur internet, je me suis dit qu’il serait sympa de la voir affichée à l’endroit où elle a été prise. Ça permettait un effet visuel, une sorte de cadre dans le cadre. Hélas, la photo a été retiré ou volé dans les heures qui ont suivi sa pose ». Loin de Paris aussi, son travail attire bien des convoitises. Entre une poignée de mariage, l’appel d’une société anglaise, qui lui apprendra à travailler avec des exigences, et des artistes.
« Ce sont des personnes qui m’ont toujours fascinés car ayant un univers bien à elles. Il m’est arrivé d’être contacté par des musiciens ou pour un festival de danse ». Sa vision du métier change alors, sa vision de la photo s’élargit. Il apprend à mettre en scène, à raconter des gens, des histoires. À faire voir, presque. En travaillant avec l’un, il connaît un autre. Qui lui présente un troisième. « C’est comme ça que je me suis retrouvé à prendre en photo Eklips ou DJ Mouss, des artistes de mon époque lycée. Et Abd Al Malik également, à la demande de connaissances qui effectuaient un article sur lui. »  Une reconnaissance qui donnera du poids à son travail et à ses projets. En 2014, il sortait un premier recueil de photos New-yorkaises, comme un hommage à ses premiers amours urbains. Il s’engage aussi dans une nouvelle voie, celle du photoreportage. Raconter des histoires, des parcours, à travers des brides de vie. « Depuis deux ans, je suis un boxeur triple champion du monde. À travers ses entraînements, ses combats, j’essaye de raconter son histoire. J’espère le faire avec d’autres aussi, très bientôt. »

Le 19 mars, dans le cadre du 24 Hour Project, Cédric Roux arpentera les rues parisiennes pour que naissent à chaque heure de la journée, un nouveau cliché. Pour l’heure, ses œuvres sont disponibles sur son site, Facebook et Twitter.

Pierre-Nicolas Baudot

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