Et si on arrêtait d’être pauvre ?

Lorsqu’une économie fonctionne idéalement, ce qui n’arrive que dans les théories, inutile de s’échiner à trouver des solutions à des problèmes qui n’existent pas. Mais lorsque nos sociétés, en proie à l’austérité de la crise, chancellent, il est d’usage de chercher une issue. Dans ce climat agité, une idée évoquée il y a deux siècles de cela, ressurgit. Un revenu universel. Le premier ministre finlandais, Juhä Sipilä, intégrait à l’été 2015, dans son programme de campagne, une concrétisation de cette idée. Il prévoyait alors la mise en place, dans certaines régions, d’une allocation pour tous. À travers l’Europe, l’idée refait surface. Mais le débat sur son instauration mérite des éclaircissements, son appellation même nécessite d’être circonscrite.

Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement.

Telle est la définition donnée par le Mouvement Français pour un Revenu de Base, fervent défenseur d’un revenu pour tous. Elle comprend plusieurs points clés qui se doivent d’être soulignés. Le revenu de base, qu’il est courant de trouver sous les qualifications d’universel ou d’existence (tels étaient les mots d’André Gorz), est inconditionnel. De ce fait, aucune caractéristique n’est requise pour sa perception. Nul besoin, donc, d’être chômeur, orphelin, blond ou allergique aux fruits à coque. Il est donc perceptible par tout le monde, c’est le fondement même de sa définition. Il est cumulable, aussi. Cette somme d’argent s’additionne aux revenus issus, par exemple, d’un emploi. Aucun contrôle des ressources ne sera fait, précisant qu’il ne s’agit pas là de singer les raisons d’être d’un revenu de solidarité active. Le montant ne serait pas universellement défini mais adapté aux pays et à leur niveau de vie.

Des prémices au XVIIIe siècle

Le père des Néoclassiques, Milton Friedmann faisait déjà une évocation dans les années 60. Mais pour remonter aux premières traces d’une idée approchant celle du revenu de base, il faut chercher du côté de Thomas Paine (1737-1809), aussi révolutionnaire que brillant. Un homme que les États-Unis mettront près de deux siècles à reconnaître comme l’un de ses fondateurs. Près de deux cents ans après qu’il ne termine ses jours dans une petite ferme du Nord du pays, considéré par sa nation comme un dépravé morale n’ayant foi qu’en l’ivresse. Ses pamphlets acerbes contre l’esclavage, et plus généralement la politique américaine, George Washington en tête, lui valent l’immense mépris de sa mère patrie. En Europe, l’évocation de son nom ne reçoit guerre de meilleurs échos. Il écrivait en défense de la révolution française. Ses ouvrages lui ôtent toute once d’estime chez les sympathisants de la couronne. On y murmure qu’il pourrait mettre en péril l’équilibre de la monarchie toute entière, assez pour être haï jusqu’à la fin de ses jours. Et bien au-delà, même. Ce liminaire assez peu flatteur n’occulte pas ses pensées économiques, parmi lesquelles celle d’une première évocation de revenu universel.

En 2015, l’idée n’était toujours pas surannée. Juhä Sipilä, premier ministre finlandais, inscrivait dans son programme de campagne, l’instauration, sur une période d’expérimentation, d’un revenu universel. L’esprit aventureux des nordiques encourageait cette mesure que 79% des finlandais plébiscitaient. Mais l’initiative s’est propagée au-delà des frontières, relançant le débat. Podemos aussi lui offrait une ligne à son programme. En Suisse, on prévoit de lancer un référendum d’initiative populaire. L’Ontario, région canadienne, jure de l’expérimenter dès cette année. Ces tentatives politiques répondent à un mouvement social naissant. Et tentent, aussi, de faire face à une crise qui nécessite de trouver des solutions.

Quels objectifs pour quelles prévisions ?

L’objectif majeur glané par une telle innovation, sur le plan économique comme sociale, est d’une clarté irréfutable mais d’une ambition incommensurable : éradiquer la pauvreté. Pour ce faire, offrir à tous, sans distinction de ressources, de situation sociale ou de patrimoine, un même montant. S’il ne remplacerait pas le revenu du travail, il prendrait en revanche la place d’un certains nombres d’allocations déjà perçues. Parmi lesquelles, l’allocation logement, les subventions aux agricultures, les indemnités de formation ou encore le minimum vieillesse, entre autres, suggérait Jean-Marc Ferry en 1996 dans la Revue du Mauss.

L’effet premier de l’apparition d’un revenu de base serait de concrétiser la précieuse distinction entre l’emploi et le travail. D’un emploi, on perçoit un salaire. En revanche, le travail n’est, lui, pas nécessairement rémunéré. Celui à qui il prend l’idée de balayer le trottoir devant chez lui chaque matin, s’échine à manier son balai sans que salaire ne lui soit versé. Le cas le plus parlant, sans doute, est celui d’une personne s’évertuant à faire la lecture à une personne âgée qui compte sur ce genre d’animation pour ne pas sombrer intellectuellement. Ou  de celle qui prépare la soupe qu’elle distribuera aux nécessiteux sur le marché. Tout cela n’est pas rémunéré, au contraire de l’emploi. Ainsi, un revenu universel offrirait, en plus du salaire, autant à celui qui travaille aux champs qu’au bénévole ou qu’au spéculateur. De cette application nouvelle, naît le choix. Le choix de trouver un emploi ou de s’adonner à l’activité qui nous intéresse. Une émancipation qui ferait briller bien des yeux. Redonner à l’homme sa liberté de combler ses journées comme il l’entend. Libre à ceux qui voudraient compléter ce revenu de base de travailler comme bon leur semble. Pourraient donc être encouragés le bénévolat ou le travail associatif qui, in fine, se traduiraient par un bénéfice social. On peut aussi voir là une façon de récompenser le mérite. Aïe, le mot qui pose problème.

Les réfractaires au revenu de base prônent souvent l’argument selon lequel cela offrirait un revenu à ceux qui n’en méritent pas. Ce qu’ils entendent par-là, ce sont les gens qui profiteraient d’un revenu tombé du ciel pour mener une vie oisive et ne contribuer en rien à l’activité de la société. C’est l’idée du passager clandestin. Pour les non-initiés, le passager clandestin est celui qui profite des fruits du travail des autres sans avoir contribué. Imaginez un groupe d’étudiants à qui il est demandé de fournir un rapport pour lequel ils obtiendront une note commune, celui qui n’écrit pas une ligne quand les autres veillent jusque tard dans la nuit aura la même note. Baptiste Mylondo, professeur à Sciences-Po Lyon, rétorque cela : « La question est : « qui a le droit à une part du gâteau ? » et la réponse est « tous ceux qui contribuent ». De mon point de vue, tout le monde contribue. […] On assimile contribution à la création de richesse à occuper un emploi, c’est faux. De fait, les bénévoles participent à la création de richesse et nous sommes tous bénévoles d’une grande association qu’on appelle la société. Nous contribuons tous à la création de richesse, à l’enrichissement de la société donc nous avons tous droit à un revenu inconditionnel. » Un point de vue qui rejoint l’idée formatrice du socialisme selon laquelle il faut répartir les fruits de la croissance, nés de la production et donc de la productivité, à tout le monde. Puisque cette production est le fruit d’une collaboration.

Des questions sans réponses

Si ce revenu de base fait miroiter d’alléchantes perspectives d’avenir à bien des gens, il n’en reste pas moins chancelant sur certaines questions. Le financement reste son point d’ombre majeur. Comme nous l’évoquions précédemment, son instauration est conditionnée à la disparition, la baisse tout au moins, d’un certain nombre d’allocations déjà en place. À court-terme, cela représenterait d’importantes économies qui pourraient alors être réinvesties. Un argument qui ne prévaut, cependant, que dans les sociétés où l’aide sociale est très présente, comme c’est le cas en France. L’inanité de cet argument se révèle alors dans les autres cas de figure.
À moyen et long terme, les effets espérés d’un tel revenu devraient constituer une manne financière non négligeable. La consommation augmenterait sensiblement, entrainant avec elle les recettes de l’État.  Ne serait-ce que par le biais de la TVA. Plusieurs philosophes et économistes se sont penchés sur la question. Marc de Basquiat par exemple propose de financer ce revenu universel par l’impôt proportionnel sur les revenus. Il prédit une imposition, y compris sur ce revenu de base, qui trouverait une réponse à ceux qui s’interrogent sur l’utilité de verser ce revenu aux plus riches. Le patrimoine aussi pourrait être imposé et contribuer ainsi à ce financement. Plusieurs théories se joignent pour former un argumentaire large qui n’éradique cependant pas le scepticisme des réfractaires. Le Mouvement pour un revenu de base les recense ici.

Bien-sûr, la question du montant demeure centrale et sans réponse. Si tous sont d’avis qu’il ne peut être universellement défini, aucune décision n’a été prise. L’idée fondatrice du revenu est de permettre des conditions descentes de vie, même si le confort n’est pas permis. André Gorz ajoutait à cela qu’il devait être suffisant pour « permettre aux individus de refuser de travailler dans conditions indignes. » Au sein même d’un pays, ces précisions ne suffisent pas. On ne vit pas à Paris comme en province. On n’a pas les mêmes coûts seul qu’en couple. À l’échelle internationale, le problème reste le même. Il est donc de bon ton de résonner en parité de pouvoir d’achat. D’ailleurs, qui pour s’occuper de distribuer ce revenu ? L’État ? L’Europe ? Qui ? Qui, aussi, pour imposer son application ? Puisqu’il n’y a pas d’organisme supranational.

Une question sociale se pose aussi. Le revenu de base ne conduirait-il pas à une inversion de la hiérarchisation du travail ? Puisque les métiers pénibles ne se font plus par nécessité, qui accepterait de les faire ? Faudrait-il alors qu’ils soient largement rémunérés pour qu’on s’y plie ? Les travaux les moins pénibles deviendraient alors ceux qui dégagent le moins de revenu.  Il redéfinirait aussi le chômage, André Gorz toujours affirmait : « Il n’est plus une catastrophe s’il est considéré comme des possibilités de loisirs accrus assurés à tout le monde. » La question de l’emploi flaire donc un début de réponse. Si l’emploi diminue de manière conséquente, ce que martèlent les opposants, on peut imaginer qu’en parallèle d’autres activités se développeraient. Mais qui pour occuper les postes dont plus personne ne voudraient et qui s’avèrent, néanmoins, indispensables au fonctionnement de nos sociétés ? Là aussi, un chemin de réponse apparaît. La robotisation croissante devrait, quoiqu’il en soit, remplacer les hommes. Les emplois diminueraient donc, d’où l’utilité de ne pas être contraint d’un trouver un.

2016 sera une année charnière pour le revenu de base. Plusieurs pays européens jurent de l’appliquer, de se poser la question tout au moins. Ses promesses font miroiter des jours heureux à bien des gens. Mais les sceptiques ont leurs arguments. Ses conditions restent à préciser, les questions doivent trouver des réponses.

Pierre-Nicolas Baudot 

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